conseil ecumenique des eglises

conseil oecuménique des eglises
foi et constitution

Un trésor dans des vases d'argile
Outils pour une réflexion oecuménique sur l'herméneutique

Foi et constitution Document no 182 - novembre 1998

Cliquer sur

Préface

Introduction

1. La tâche de l'herméneutique oecuménique

2. Aux origines de cette étude

A. Une compréhension commune de la Tradition une
1. Examens antérieurs du thème
2. "Selon les Ecritures"
3. Interpréter les interprètes
4. La Tradition une - des traditions multiples

B. Un seul Evangile dans des contextes multiples
1. Vivre dans des contextes divers
2. Contextualité et catholicité

C. L'Eglise, une communauté herméneutique
1. Le discernement ecclésial et la vérité de l'Evangile
2. Autorité, apostolicité et responsabilité mutuelle
3. La réception, un processus herméneutique

Conclusion

Préface

Ce document examine le champ de l'herméneutique, un domaine complexe et potentiellement conflictuel, mais riche en possibilités créatrices; en particulier, il traite de la tâche herméneutique que suscite la recherche oecuménique de l'unité visible de l'Eglise. Cette étude, menée à la demande de la cinquième Conférence mondiale de Foi et Constitution (Saint-Jacques-de-Compostelle, 1993), constitue un secteur du travail permanent de Foi et Constitution.

Des questions liées à l'herméneutique sont apparues dès les débuts du travail oecuménique. Les réactions des Eglises au document "Baptême, eucharistie, ministère" ont établi très clairement que Foi et Constitution se devait de réfléchir à ce qui se joue lorsque des auteurs, des lecteurs et des interprètes de documents oecuméniques sont issus de confessions et de contextes très différents. Depuis lors, la tâche herméneutique a revêtu pour le mouvement oecuménique une importance de plus en plus grande. Les représentants d'Eglises du monde entier qui participaient à la conférence de Saint-Jacques-de-Compostelle ont laissé clairement entendre que le travail de Foi et Constitution ne pouvait progresser et porter du fruit que si l'on se mettait sérieusement en recherche sur les questions herméneutiques.

Le présent texte est le résultat de trois colloques (Dublin 1994, Lyon 1996 et Bossey 1997) et de deux réunions de rédaction (Boston 1994 et Faverges 1998). Les participants à ces rencontres comprenaient des membres de la Commission de Foi et Constitution du Conseil oecuménique des Eglises, auxquels s'étaient joints des chercheurs particulièrement intéressés par des questions de l'herméneutique. Ils venaient du monde entier et représentaient de nombreuses traditions ecclésiales (notamment anglicane, anabaptiste/piétiste, luthérienne, méthodiste, vieille-catholique, orthodoxe, réformée, catholique romaine). A diverses étapes, des versions provisoires ont fait l'objet de reprises et de critiques de la part de la Commission permanente de Foi et Constitution et de la Commission plénière réunie à Moshi,en Tanzanie, en 1996. Un certain nombre de spécialistes les ont également étudiées et ont envoyé leurs réactions. Chacune des réponses reçues pendant ce processus a fait l'objet d'un examen attentif.


Nous espérons que ce document sera utile


Dans tous ces cas, les personnes et les groupes sont invités à prendre en compte l'étude d'herméneutique oecuménique qui a été commencée ici. L'une des meilleurs manières d'assurer la réception de ce texte est d'en faire usage pour élaborer des lignes directrices herméneutiques ainsi que d'autres documents d'étude adaptés à des situations confessionnelles, oecuméniques et contextuelles spécifiques. Nous espérons, finalement, apporter ainsi une contribution au témoignage rendu au "trésor" que nous avons reçu de Dieu et que nous portons dans des "vases d'argile".


INTRODUCTION

1. Le mystère insondable de l'amour de Dieu a été manifesté, par la puissance du Saint-Esprit, dans l'Alliance conclue avec Israël, et pleinement révélé dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus Christ. Ce mystère a été proclamé dans les Ecritures de l'Ancien et du Nouveau Testament. La foi chrétienne est le don salutaire de Dieu, qui permet aux croyants de recevoir la bonne nouvelle de Son amour pour tous les êtres humains et de devenir enfants de Dieu et membres du corps de Christ, l'Eglise. La foi en Christ donne vie à la communion (koinonia) de l'Eglise. Cette foi a été transmise et reçue depuis le temps des Apôtres, d'une génération à la suivante et d'une culture à une autre.

2. Cette transmission a lieu au sein des ambiguïtés qui caractérisent l'histoire humaine et des défis de la vie chrétienne au quotidien. C'est ainsi que Paul peut dire que "ce trésor, nous le portons dans des vases d'argile" (2 Cor 4,7). La foi s'appuie donc aussi sur des formes d'expression et d'interprétation, de dialogue et de communication humaines qui sont toutes fragiles et par trop souvent des incarnations fragmentaires du mystère qui a été révélé; aucune d'elles n'est totalement adéquate. Ces multiples formes d'expression humaine ne se trouvent pas seulement sous forme de textes, mais aussi de symboles et de rites, de récits et de pratiques. Ce n'est qu'à la fin des temps que l'Eglise contemplera le mystère révélé de Dieu au-delà de la connaissance limitée et qu'elle parviendra à celle dont parle Paul en 1 Cor 13, 9-12: "alors je connaîtrai comme je suis connu".

3. L'unité dans la confession de la foi constitue une des manières essentielles de rendre visible la koinonia de l'Eglise. Le mouvement oecuménique a aidé les communautés chrétiennes divisées à prendre conscience qu'elles sont, maintenant déjà, unies en une "koinonia réelle de plus en plus grande, bien qu'encore imparfaite" (Saint-Jacques-de-Compostelle, 1993).Cette prise de conscience ne saurait toutefois voiler le fait que des différences significatives demeurent dans le domaine de l'interprétation de la foi. Afin d'accomplir leur vocation, qui est de croître dans la communion, les Eglises doivent réfléchir ensemble aux différentes manières d'exprimer et d'interpréter la foi.

4. Les transformations sans précédent qu'ont provoquées à notre époque l'évolution des médias et des moyens de communication font prendre conscience aux Chrétiens de façon plus aiguë que par le passé de la diversité religieuse, culturelle, politique et économique qui caractérise la famille humaine. La communauté des croyants doit formuler sa foi dans à frais nouveaux au sein de ces contextes-là. Dans ce sens, la mission qui consiste à proclamer l'Evangile dans un langage qui fasse sens pour les hommes et les femmes d'aujird'hui est essentiellement une tâche herméneutique. C'est le défi de toutes les Eglises de proclamer la Parole de Dieu de manière crédible au sein de la diversité des cultures contemporaines, par le moyen des outils de communication oraux et visuels traditionnels ou en utilisant ceux qu'offre la technologie contemporaine.

1. La tâche de l'herméneutique oecuménique

5. 5. L'objectif particulier du présent document est d'examiner les possibilités d'une herméneutique oecuménique. L'herméneutique oecuménique partage avec d'autres formes d'herméneutique la tâche de favoriser l'interprétation, la communication et la réception de textes, de symboles et de pratiques qui donnent forme et signification à chaque communauté. Ces dernières années, de multiples définitions de l'herméneutique sont apparues dans les domaines de la philosophie et de la théologie, et le champ d'application de ce terme s'est développé au-delà de ce qu'il était autrefois, à savoir une série de principes servant à l'interprétation de l'Ecriture sainte. Dans ce document, nous utilisons le terme herméneutique à la fois dans le sens d'art de l'interprétation et de l'application de textes, de symboles et de pratiques hérités du passé pour le temps présent, et de théorie des méthodes d'une telle interprétation et application. (1)

Plus spécifiquement, l'herméneutique théologique a pour objet des textes, des symboles et des pratiques qui ont été transmis et façonnés au sein d'une tradition de foi. Pour les Chrétiens, cette tradition de foi comprend les Ecritures de l'Ancien et du Nouveau Testament et les expressions de la foi chrétienne transmises et reformulées au cours des siècles. Au sein de l'herméneutique théologique, l'herméneutique oecuménique se concentre sur la tâche spécifique suivante: comment les textes, les symboles et les pratiques en vigueur dans les diverses Eglises peuvent être interprétés, communiqués et reçus les unes par les autres au moment où celles-ci s'engagent dans le dialogue. Dans ce sens, il s'agit d'une herméneutique au service de l'unité de l'Eglise.

6. Le processus de réflexion herméneutique incite à une relecture vivante et fidèle de tout texte, symbole ou pratique et la rend possible. Une herméneutique au service de l'unité devrait avoir les objectifs suivants:

  • rechercher une plus grande cohérence dans l'interprétation de la foi et dans la communion de tous les croyants lorsque, tous ensemble, ils unissent leurs voix pour louer Dieu;
  • permettre une (ré)appropriation des sources de la foi chrétienne qui puisse être mutuellement reconnue; enfin
  • préparer la voie pour que tous puissent ensemble confesser leur foi et prier ensemble en esprit et en vérité.

On a donné à ce type d'interprétation, qui vise à manifester l'unité fondamentale de la foi et de la communauté chrétiennes, le nom d'herméneutique de la cohérence. En même temps, ce processus de réflexion herméneutique révèle le caractère daté des formes et énoncés traditionnels, ainsi que les intérêts parfois ambigus ou légitimes qui motivent les interprètes d'hier comme ceux d'aujourd'hui. Cela revient à dire que les interprètes eux-mêmes doivent à leur tour être interprêtés. Cet aspect critique de la tâche herméneutique est connu sous le nom d'herméneutique du soupçon. Dans une démarche constante, une herméneutique oecuménique responsable s'efforcera de se mettre au service de la vérité, maintenue en éveil par le soupçon et visant sans cesse la cohérence de la foi.

7. L'Eglise est appelée à être une communauté herméneutique, c'est-à-dire une communauté au sein de laquelle on s'engage à renouveler l'exploration et l'interprétation des textes, des symboles et des pratiques existants. Une communauté herméneutique a également pour tâche de surmonter les malentendus, les controverses et les divisions, d'identifier les périls, de résoudre les conflits et d'éviter les schismes qui s'enracinent dans des interprétations de la foi chrétienne propores à créer la division. Les besoins du peuple de Dieu, dans les circonstances toujours nouvelles de la foi et du témoignage fidèles, font également partie intégrante de cette tâche. En tant que communauté herméneutique, l'Eglise accepte d'être elle-même interprétée par la Parole de Dieu qui ne cesse de l'interpeller.

8. Ceci vaut pour chaque Eglise locale et constitue un défi permanent au sein de chaque famille confessionnelle. A mesure que les Eglises s'engangent par le dialogue dans la communion croissante des Eglises au sein du mouvement oecuménique, une communauté herméneutique toujours plus vaste se crée. Lorsqu'elle s'engage dans le dialogue oecuménique, chaque Eglise, chaque tradition accepte d'être interprêtée par d'autres Eglises et d'autres traditions. Ecouter l'autre ne signifie pas nécessairement que l'on adhère à ce que disent les autres Eglises, mais c'est partir du principe que l'Esprit peut parler au sein de ces Eglises et au travers d'elles. On pourrait parler ici d'une herméneutique de la confiance. Une herméneutique au service de l'unité devrait promouvoir une méthode oecuménique permettant à des chrétiens originaire de cultures, de situations et de confessions différentes de se rencontrer dans le respect, et en étant ouvert à la metanoia, qui est authentique "transformation de l'esprit" et du coeur.

9. Le mouvement oecuménique offre aux Eglises des occasions particulières de réfléchir ensemble sur des questions liées à l'interprétation et à la communication en vue de l'unité ecclésiale et du renouveau de la communauté humaine. Très vite il devient évident que de nombreuses divisions parmi les Chrétiens précisément ont leur origine dans des conflits d'interprétation des textes, des symboles et des pratiques de la foi chrétienne. Si nous réfléchissons ensemble et nous mettons d'accord sur la manière dont il faut interpréter les traditions, alors les divisions ecclésiales - à la fois celles qui sont anciennes et celles plus récentes - pourraient être mieux comprises et même surmontées. Ainsi, une réflexion commune sur nos interprétations est au service du "charisme de vérité" qui a été confié au peuple de Dieu et à son ministère apostolique. En tant qu'exercice ecclésial commun du don de discernement, cette réflexion révèle la puissance salvifique du Saint-Esprit, en faisant connaître l'Evangile et en nous unissant à Dieu. Elle permet de distinguer plus nettement le message propre de l'Esprit, en résolvant les conflits et en évitant les schismes, en partageant entre Eglises les lumières qu'elles ont reçues, et en répondant aux besoins et aux interrogations du peuple de Dieu dans nos situations d'aujourd'hui.

10. Ce besoin d'une réflexion herméneutique n'est pas propre à notre époque. Tout au long de l'histoire du christianisme, diverses formes d'interprétation ont eu cours dans les différentes Eglises et dénominations, dans le cadre de cultures et de contextes divers. Considérant la richesse et la diversité des cultures et des langues, la variété des structures de prise de décisions et les nombreuses lectures de l'Ecriture qui sont apparues au cours des siècles, considérant surtout l'insondable mystère de Dieu qui est au-delà de toute expression humaine, on ne peut que se réjouir, dans l'ensemble, de la diversité que l'on constate dans l'interprétation et la pratique de la foi apostolique. Nous devons reconnaître que le mystère caché de Dieu se révèle à nous sous de multiples formes et discerner ensemble les diverses manières dont ce mystère a été compris, exprimé et vécu par le passé et l'est encore aujourd'hui. Dans le même temps, au nom de la cohérence ce la foi et de l'unité de la communauté, il est essentiel de trouver une conception commune de la démarche interprétative, afin de permettre aux Eglises d'affirmer ensemble leur identité chrétienne et de s'ouvrir à ce que leur dit l'Esprit au travers de la foi, de la vie et du témoignage propres à chacune d'elles. (2)

2. Aux origines de cette étude

11. A ce stade de l'histoire du mouvement oecuménique, la nécessité d'une réflexion sur l'herméneutique s'impose avec une urgence renouvelée. Un nouveau climat de confiance et de responsabilité mutuelle est apparu, que l'on a cultivé, mais simultanément, on assiste à des hésitations et même à des reculs parce que les Eglises ne sont pas au clair sur le sens à donner aux efforts visant à l'unité visible. Au cours des trente dernières années, le dialogue mené au sein de Foi et constitution et ceux qui se sont déroulés dans d'autres commissions multilatérales et bilatérales ont débouché sur de nombreux documents et accords de convergence en vue d'une compréhension commune de l'Evangile et de l'Eglise, de ses confessions de foi, de ses sacrements et de son ministère. Cependant, une foule de questions demeurent. Dans la situation qui est la nôtre actuellement, de nombreux chrétiens ressentent douloureusement l'impossibilité de partager l'eucharistie. Les documents Baptême, eucharistie, ministère, Confesser la foi commune, et Eglise et monde ont soulevé des questions d'ordre herméneutique liées à la vie des Eglises. Les réponses officielles au document BEM ont montré que de nombreux présupposés herméneutiques, qui n'ont pas été examinés, sous-tendent non seulement les réactions des Eglises, mais même la question de savoir dans quelle mesure celles-ci peuvent reconnaître dans ce texte la foi de l'Eglise à travers les siècles(3). La nécessité de réfléchir ensemble sur l'herméneutique est d'autant plus urgente que de nouvelles interpellations, venues de chrétiens vivant dans le monde d'aujourd'hui, menacent de provoquer de nouveaux schismes au sein des Eglises et entre elles.

12. En décrivant la situation actuelle des communautés chrétiennes divisées comme une "koinonia réelle de plus en plus grande, bien qu'encore imparfaite", la cinquième Conférence mondiale de Foi et Constitution réunie à Saint-Jacques-de-Compostelle (1993) a indiqué trois tâches différentes, mais liées entre elles, qui sont essentielles pour encourager cette croissance:

  • surmonter et réconcilier les différences de critères, en ce qui concerne l'interprétation fidèle du seul Evangile, en reconnaissant la richesse multiforme et la diversité du Canon des Ecritures tel qu'il est lu, expliqué et appliqué dans la vie des Eglises, mais, dans le même temps, renforcer la conscience de la Tradition une au coeur des traditions multiples (4) ;
  • exprimer et communiquer le seul Evangile dans et également au-delà de contextes, de cultures et de lieux qui sont divers et parfois même en conflit les uns avec les autres; (5)
  • travailler en vue d'une responsabilité mutuelle, d'un discernement et d'un enseignement qui fasse autorité, en vue de la crédibilité dans le témoignage commun face au monde, et enfin en vue de la plénitude eschatologique de la vérité dans la puissance du Saint-Esprit.(6)

13. Le présent document se propose d'aborder ces trois tâches de la manière suivante:
  • Dans le premier chapitre (A. Une compréhension commune de la Tradition une), une grille de lecture herméneutique explicite sera appliquée aux grands thèmes soulevés par l'étude de Montréal "L'Ecriture, la Tradition et les traditions". Il se peut que cette réflexion nous conduise au-delà de celle de Montréal, puisqu'elle considère l'interprétation de l'Ecriture et de la tradition en étant plus consciente de la dimension herméneutique, et qu'elle fait preuve notamment d'une plus grande sensibilité aux conditions liées à l'interprétation.
  • Dans le deuxième chapitre (B. Un seul Evangile dans des contextes multiples), notre texte explore l'impact herméneutique et théologique du fait que des communautés appartenant à des cultures et des contextes très divers participent au mouvement oecuménique; il propose des réflexions susceptibles de conduire à un dialogue plus fructueux entre les différents contextes.
  • Le troisième chapitre (C. L'Eglise, une communauté herméneutique) examine les trois dimensions de la démarche interprétative: l'activité de discernement, l'exercice de l'autorité et la tâche de la réception.

A. UNE COMPREHENSION COMMUNE DE LA TRADITION UNE

1. Examens antérieurs du thème

14. Au cours des cent dernières années le Conseil oecuménique des Eglises, les communions chrétiennes mondiales et les dialogues bilatéraux, ainsi que les conseils de chacune des Eglises ont produit une somme de réflexion théologique sur laquelle un accord a été trouvé. Il existe toujours un danger d'"amnésie" oecuménique. Ceux qui s'engagent sur la voie de l'interprétation doivent utiliser aussi bien les documents originaux que les nombreux ouvrages explicatifs qui donnent accès aux accords oecuméniques. En ce qui concerne les études précédentes, la quatrième Conférence mondiale de Foi et Constitution est particulièrement importante pour le thème qui nous occupe.

15. La quatrième Conférence mondiale de Foi et Constitution, qui s'est déroulée à Montréal (1963), a déclaré:

Par la Tradition nous entendons l'Evangile lui-même, transmis de génération en génération dans et par l'Eglise, Christ lui-même présent dans la vie de l'Eglise. Par tradition, nous désignons le processus de tradition. Le terme traditions est utilisé dans deux sens: pour indiquer la diversité des formes d'expression et ce que nous appelons traditions confessionnelles (par exemple: la tradition luthérienne ou la tradition réformée); le mot apparaît aussi dans un autre sens, lorsque nous parlons de traditions culturelles. (Section II, § 39.)

Nous partons du fait que nous vivons tous au sein d'une tradition qui remonte à notre Seigneur, et qui a ses racines dans l'Ancien Testament; nous sommes tous tributaires de cette tradition, dans la mesure où nous avons reçu la vérité révélée - l'Evangile - qui nous a été transmis de génération en génération. Ainsi, nous pouvons dire que nous existons comme chrétiens par la Tradition de l'Evangile (la paradosis du kerygma) attestée dans l'Ecriture et transmise dans l'Eglise et par elle, par la puissance du Saint-Esprit. (Section II, § 45.)

Dans l'histoire chrétienne, les traditions sont distinctes de la Tradition, et cependant elles ont un lien avec elle. Elles sont les expressions et les manifestations, sous diverses formes historiques, de l'unique vérité et de l'unique réalité qu'est le Christ. Ainsi définies, les traditions posent de graves problèmes... Comment pouvons-nous distinguer entre traditions incorporant la vraie Tradition et traditions purement humaines? (Section II, §§ 47 et 48.)


16. Grâce à la conférence de Montréal les Eglises ont donc commencé à prendre conscience du fait qu'il est rendu rémoignage à la Tradition une dans l'Ecriture et que celle-là est transmise par le Saint-Esprit à travers l'Eglise. Cela signifie que le canon de l'Ecriture a vu le jour dans le cadre de la Tradition, qui trouve elle-même son expression dans les diverses traditions de l'Eglise. Ainsi, la conférence de Montréal a contribué à surmonter l'opposition ancienne entre les principes de la "sola Scriptura" et de "l'Ecriture et la tradition", et à montrer que les divers critères herméneutiques présents dans les différentes traditions ne doivent pas être séparés. L'interaction permanente entre la Tradition et les traditions permet une transmission fidèle, même si, de temps en temps, des distorsions de la foi apostolique sont apparues.

17. Mais la conférence de Montréal n'a pas complètement expliqué ce que signifie le fait que la Tradition unique s'incarne dans des traditions et des cultures concrètes. En ce qui concerne la recherche d'un principe herméneutique, la conférence a énuméré les diverses manières qu'ont les différentes Eglises pour traiter cette question, mais elle n'a pas elle-même abordé les questions de critères, par exemple comment discerner l'authenticité de la foi dans une situation où les perspectives culturelles, les cadres de pensée et les principes herméneutiques sont en conflit.(7) En définitive, la conférence de Montréal n'est pas parvenue à aller au-delà de la Déclaration de Toronto (1950), qui, de propos délibéré, ne donnait pas d'autre critère que la "Base" du COE (8) pour évaluer l'authenticité ou la fidélité des traditions de ses Eglises membres, sans parler des autres traditions humaines. Elle n'a fait qu'indiquer les trois facteurs principaux du processus de transmission, à savoir les événements et les témoignages antérieurs à l'Ecriture et conduisant à sa rédaction, l'Ecriture elle-même, puis la prédication et l'enseignement de l'Eglise.

18. Il faut admettre que la conférence de Montréal a laissé ouverte la question vitale: comment les Eglises peuvent-elles discerner la Tradition une? D'oú le risque que les Eglises identifient la Tradition une exclusivement avec leur propre tradition. Discuter de cette question dans d'autres langues que l'anglais peut même s'avérer difficile, car la "solution" proposée à Montréal reposait sur des conventions propres à l'anglais en ce qui concerne l'usage des majuscules, conventions qui peuvent donner lieu à des ambiguïtés, par exemple au début d'une phrase, où rien ne permet de distinguer si la majuscule sert à désigner la Tradition une ou ne fait que marquer le début de la phrase. Mais ces limites n'enlèvenet rien au fait que la conférence de Montréal a fourni des distinctions tout à fait valables entre la Tradition, qui est ce que Dieu destine à être transmis dans la vie de l'Eglise; la tradition, comme processus par lequel s'opère cette transmission; et les traditions, qui sont les formes d'expression particulières de la vie et de la pensée chrétiennes. Ces distinctions coexistent dans une certaine tension, mais peuvent également être vecteurs d'un approfondissement de la Tradition une, c'est-à-dire du seul Evangile, la Parole vivante de Dieu.

19. Après la conférence de Montréal, Foi et Constitution a entrepris des études de grande envergure sur la portée herméneutique des Conciles de l'Eglise ancienne(9) . Différents rapports sur l'autorité de la Bible ont contribué aux discussions herméneutiques de cette époque (10) . Le colloque d'Odessa (1977) sur le thème "L'autorité de l'Eglise et son enseignementaujourd'hui" ("How does the Church teach authoritatively today?") abordait certains aspects de la question herméneutique, notamment celle de la continuité et du changement dans la tradition doctrinale de l'Eglise. De même, après la réunion d'Accra (1974), la Commission de Foi et Constitution s'est mise à collecter de nouvelles expressions de foi et d'espérance venues du monde entier. Ces textes ont été publiés dans une collection et ont également été récapitulés à Bangalore (1978) sous le titre "Une affirmation commune d'espérance". Ce travail, qui s'est poursuivi par l'étude de Foi et Constitution sur la foi apostolique, a permis de prendre conscience des aspects contextuels des confessions de foi, à la fois les contextes originaux dans lesquels ces textes ont vu le jour et l'impact produit par l'évolution des contextes de la vie cgrétienne à la suite du Christ sur leur utilisation.

20. Les résultats encourageants de ces études n'ont pas empêché la poursuite des conflits, qu'ils se situent entre les traditions, ou entre traditions héritées du passé et circonstances nouvelles, ou entre différentes approches contextuelles au sein de chaque Eglise ou encore dans le cadre des relations des Eglises les unes avec les autres. C'est la raison pour laquelle la conférence de Saint-Jacques-de-Compostelle a jugé nécessaire de revenir, une fois de plus, aux questions herméneutiques (cf. ci-dessus, § 11).

2. "Selon les Ecritures"

21. L'autorité primordiale de l'Ecriture dans le cadre du travail herméneutique n'est rien affaiblie par notre compréhension de la manière dont le texte de l'Ecriture s'est transmis dans l'Eglise par le processus de la tradition. Les textes de l'Ecriture ainsi reçus présentent leur caractère de révélation après un processus de transmission orale. Les textes écrits ont été interprétés par la suite au moyen de diverses méthodes exégétiques et scientifiques. Aux proses avec les principes et la pratique de l'interprétation, Foi et Constitution a affirmé (Bristol, 1967/68) qu'il importe de mettre en oeuvre les outils de l'exégèse moderne si l'on veut que le message biblique parle aujourd'hui avec force et prenne tout son sens. Ces outils ont contribué de manière essentielle à la convergence oecuménique actuelle et à la croissance en koinonia. L'examen exégétique du processus de tradition présent au sein même de la Bible, ainsi que la reconnaissance de la multiplicité des interprétations des actes salvateurs de Dieu dans l'histoire qui ont été données au sein de l'Eglise apostolique ancienne, attirent notre attention sur la manière dont la Parole de Dieu s'exprime en langage humain et au travers du témoignage humain. En d'autres termes, la Parole de Dieu se dit dans un langage, et au travers de témoins qui sont façonnés dans diverses situations de la vie humaine, elles-mêmes comprises d'un point de vue historique, culturel et social. Cela veut dire aussi que "...la nature même des textes bibliques exige que, pour les interpréter, on continue à employer la méthode historico-critique ... La Bible, en effet, ne se présente pas comme une révélation directe de vérités intemporelles, mais bien comme l'attestation écrite d'une série d'interventions par lesquelles Dieu se révèle dans l'histoire humaine." (11) Bien que certaines Eglises et certains croyants rejettent l'interprétation historico-critique, l'étude commune des Ecritures de l'Ancien et du Nouveau Testament a désormais une longue histoire et est parvenu à un consensus. L'herméneutique oecuménique peut faire usage de la méthode historico-critique pour établir notamment l'arrière-plan des textes, les intentions des auteurs et les relations existant entre les différents livres.

22. Cependant, l'interprétation ne devrait pas se fonder sur cette seule méthode, partagée à l'heure actuelle par des spécialistes issus de diverses traditions et théologies. De nombreuses autres manières d'aborder le texte, certaines déjà éprouvées, d'autres plus récentes aident à reconnaître le sens de l'Ecriture pour les Eglises aujourd'hui et pour les situations nombreuses et variées de l'Eglise universelle. La méthode historico-critique doit notamment être combinée à une lecture faite en interaction critique avec l'expérience vécue, tant celle des individus que des communautés. D'autres méthodes sont le propre d'une interprétation biblique traditionnelle, comme les approches patristique, liturgique, homilétique, dogmatique et allégorique du texte. Parmi les méthodes contemporaines, on peut citer celles qui tiennent particulièrement compte du contexte social d'origine des textes (par exemple les lectures sociologiques); celles qui se concentrent sur le genre littéraire et les relations internes présentes dans un texte et entre divers textes (par exemple les méthodes sémiotique et canonique); celles enfin qui insistent sur le potentiel qu'offre le texte, à la lecture, dans sa rencontre avec la réalité humaine (par exemple la méthode réactive). Toutes ces méthodes peuvent également être employeées dans le traitement de sources extra-bibliques. Certaines d'entre elles permettent d'examiner des dimensions du passé jusqu'alors négligées, en abordant les textes du point de vue des groupes exclus. On trouve des exemples de cette lecture dans les analyses des structures de pouvoir ou de domination faites par la théologie féministe ou celle de la libération.

23. Cependant, une herméneutique oecuménique ne saurait être réduite à l'utilisation d'outils et de méthodes exégétiques, isolée de la richesse de l'expérience de la communauté qui interprète. Cette plénitude d'expérience comprend une grande diversité d'éléments, qui forment à leur tour le lieu herméneutique au sein duquel l'Ecriture est interprétée. Au nombre de ces facteurs, on mentionnera la tradition orale, les récits, les souvenirs, les liturgies, ainsi que la vie, les enseignements et les décisions d'ordre éthique de la communauté croyante. De nombreuses dimensions de la vie de la communauté font donc partie du contexte dans lequel les textes scripturaires sont interprétés. L'Ecriture émerge d'épisodes vécus, d'un calendrier de fêtes, d'un schéma historique et du témoignage de la vie du peuple de Dieu. En outre, l'Ecriture redevient vivante lorsqu'elle engage la vie, les fêtes, l'histoire et le témoignage des communautés croyantes aujourd'hui. De ce point de vue, la praxis des communautés et des chrétiens dans les divers contextes culturels et sociaux est elle-même lecture et interprétation des textes scripturaires, et pas seulement le lieu à partir duquel les textes sont abordés.

24. C'est parce que les textes bibliques ont vu le jour dans des situations historiques concrètes qu'ils témoignent de la présence salvifique du Dieu trinitaire dans ces circonstances particulières. Cependant le texte transcende cette particularité et se met à faire partie de l'univers des lecteurs de chaque génération, de la communauté qui rend témoignage au cours des âges et jusqu'à aujourd'hui. Bien qu'elle soit enracinée dans la vie et dans l'époque à laquelle elle a été mise par écrit, l'Ecriture, en tant que témoignage inspiré, fournit l'aune à laquelle peuvent être mesurés la vérité et le sens des histoires humaines aujourd'hui. Dans ce sens, la priorité herméneutique appartient à la Parole de Dieu, à laquelle revient l'autorité critique sur toutes les traditions.

25. La relation, et parfois aussi la tension entre le passé et le présent, qui apparaît lorsque l'on applique les textes bibliques à notre vécu d'aujourd'hui, est le reflet de la dimension eschatologique de l'Ecriture elle-même. De même que l'Ecriture a sans cesse le regard tourner en espérance vers l'avenir de Dieu, de même, le travail interprétatif de l'Eglise est projection, anticipation de la réalité du Règne de Dieu à la fois déjà présent et encore à venir. Il faut lire les "signes des temps", qu'ils'agit de l'histoire du passé ou des événements du présent, dans la perspective de l'annonce des "choses nouvelles qui viennent"; cette orientation vers l'avenir fait partie de la réalité de l'Eglise en tant que communauté herméneutique. (12) C'est pourquoi le combat pour la paix, la justice et la sauvegarde de la création, la conscience renouvelée de la mission par le témoignage et le service, la liturgie par laquelle l'Eglise proclame et célèbre, dans la pratique de la foi, la promesse du Royaume de Dieu et sa venue, font partie intégrante de la tâche d'interprétation constante qui incombe à l'Eglise.

26. L'herméneutique oecuménique se réjouit de la diversité des idées qui surgissent de la réflexion biblique menée sur cette base très large. Un texte scripturaire peut être considéré comme faisant autorité pour une question particulière de foi ou de pratique, même si les partenaires en dialogue ne l'interprètent pas tous de la même façon. Ainsi, on peut se mettre d'accord au sujet d'une responsabilité qui incombe à l'Eglise, même si c'est à l'aide de méthodes herméneutiques différentes que l'on a trouvé dans l'Ecriture ce sens de la responsabilité. Par ailleurs,le fait qu'un texte puisse être appliqué ne doit pas être exclu, même si l'un des partenaires en dialogue estime qu'une interprétation particulière est inappropriée dans le cas précis d'un point de foi ou de pratique.

27. L'étude de l'Ecriture en commun a fait avancer l'oecuménisme. Mais à elle seule elle n'a pas conduit à l'unité visible de l'Eglise. Les interprètes appartenant aux différentes Eglises et traditions n'ont pas pu parvenir à un accord suffisant pour cela. Tous les chrétiens sont unanimes pour dire que l'Ecriture joue un rôle unique dans la formation de la foi et de la pratique chrétiennes. La plupart d'entre eux s'accordent sur le fait que l'expression de la foi apostolique ne se limite pas à la formulation de cette foi telle qu'elle est exprimée dans l'Ecriture, mais que des normes de la foi ont également été formulées dans la vie des Eglises au cours des âges. L'Eglise reçoit les textes de l'Ecriture comme faisant partie de la paradosis de l'Evangile. Les textes doivent être respectés parce qu'ils viennent d'ailleurs et s'offrent à l'interprète; celui-ci les aborde de façon dialogique. Dans le processus d'interprétation, qui engage les expériences particulières du lecteur, l'Ecriture constitue la norme première et le critère. Chaque tradition doit constamment se référer à cette norme, qui lui confère authenticité et validité. Cette réponse à l'Ecriture prend forme au niveau communautaire et ecclésial dans le culte, dans la vie sacramentelle où convergent l'écoute, le toucher et la vue, dans l'anamnesis de la vie des témoins bibliques et dans la vie de celles et ceux qui vivent le message biblique, sous l'inspiration de l'Esprit Saint. L'Ecriture elle-même renvoie à la Tradition une, vécue sous la conduite de l'Esprit Saint. La Tradition une est donc le cadre de l'interprétation de l'Ecriture.

3. Interpréter les interprètes

28. Dans le cadre de la Tradition une, les chrétiens qui s'efforcent, à l'aide de l'Ecriture et de leurs propres traditions, de comprendre la volonté de Dieu pour le monde et pour le peuple appelé à être témoin de l'amour de Dieu, doivent sans cesse interpréter à frais nouveaux les textes et les traditions. Au coeur de cette tâche herméneutique, les Chrétiens doivent être conscients du fait que les interprétations proviennent de circonstances historiques particulières et que de nouvelles questions peuvent surgir de contextes différents. Compte tenu de ces questions et de ces contextes, les chrétiens engagés dans le travail herméneutique feront bien d'examiner:

  • le lieu à partir duquel le texte est interprété;
  • le choix opéré pour interpréter un texte particulier plutôt qu'un autre;
  • l'implication de structures de pouvoir dans le processus interprétatif;
  • les préjugés et présupposés qui pèsent sur le processus interprétatif.

C'est à la lumière de cette compréhension (13) que l'herméneutique oecuménique doit fonctionner en tant qu'herméneutique de cohérence, pour faire apparaître la complémentarité positive des traditions. Elle doit également comporter une herméneutique du soupçon. Ceci ne veut pas dire que l'on adopte une attitude de méfiance, mais que l'on applique à soi-même ainsi qu'à ses partenaires du dialogue une grille qui permet de percevoir dans quelle mesure les intérêts personnels, le pouvoir, les points de vue marqués par l'identité nationale, ethnique, la condition sociale ou le sexe peuvent influencer la lecture des textes et la compréhension des symboles et des pratiques. Au nombre des points positifs, il faut mentionner le travail que protestants et catholiques romains ont réalisé en commun ces derniers temps sur les questions débattues à la Réforme concernant la justification et la sanctification, travail qui a rendu possible une compréhension réciproque plus profonde. Un élément négatif est la manière dont la Bible a été utilisée pour justifier l'apartheid; c'est là un exemple de lecture sélective, qui a été mise en question par la confrontation avec les défis d'ordre herméneutique cités plus haut ainsi que d'autres. Il est également impératif d'élever des garde-fous contre les lectures sélectives et entachées de préjugés dans le domaine de l'interprétation universitaire et scientifique, et de rester particulièrement attentif au témoignage de l'Ecriture dans son ensemble et à ce que vivent les innombrables opprimés.

29. Dans le domaine de la lutte pour la paix, la justice et la sauvegarde de la création, la dimension herméneutique des efforts en vue de la réconciliation et de l'unité peut être douloureuse surtout lorsque la réconciliation concerne des personnes dont le passé commun a été marqué par l'injustice et la violence. Interpréter une histoire de ce genre requiert une conscience herméneutique qui rende capable de renoncer aux stéréotypes que de tels événements peuvent produire chez les personnes impliquées de part et d'autre dans le conflit. Cette démarche herméneutique peut conduire à un appel à la repentance et au pardon, puisque la réconciliation après des actes d'injustice et de violence requiert une guérison de la mémoire, qui ne se confond pas avec l'oubli du passé. Un approfondissement du travail est nécessaire dans ce domaine de l'évaluation du passé. Il nous faut prier pour que s'accomplisse le miracle de la résurrection à une vie nouvelle, même si les stigmates de la crucifixion demeurent.

30. L'herméneutique au service de l'unité se doit d'opérer à partir de la présomption que celles et ceux qui interprètent la tradition chrétienne de façon différente sont tous animés de "l'intention de transmettre" la foi (14). Ce n'est pas seulement une condition du dialogue, mais aussi un produit du dialogue qui porte du fruit, lorsque les partenaires parviennent à apprécier et à faire confiance à leur sincérité et leurs bonnes intentions respectives. Ceci signifie que chacun s'efforce sincèrement de transmettre ce que Dieu souhaite communiquer au travers de l'Eglise. Il importe, lorsque l'on transmet aux Eglises les résultats du dialogue, de faire également passer ce sentiment de confiance mutuelle. Ceci vaut tout particulièrem ent là où une histoire conflictuelle douloureuse requiert une guérison des mémoires. La diversité pouvant être l'expression de la richesse des dons de l'Esprit Saint, les Eglises sont appelées à prendre conscience du fait qu'une complémentarité durable est possible, par exemple une complémentarité des valeurs inhérentes à l'"altérité" des uns par rapport aux autres et même au droit d'être différent les uns des autres, lorsque ces différences font partie de l'exploration du mystère divin et de l'unité voulue par Dieu. Dans cette perspective, les différences peuvent être une incitation à la recherche commune de la vérité et en constituer le point de départ, dans un esprit de koinonia qui comprend une ouverture à la metanoia, sous la conduite de l'Esprit de Dieu.

31. Lorsqu'ont été établies les différences dans l'interprétation ainsi que leur possible complémentarité, c'est la question de l'interprétation autorisée qui se pose. Un des volets de la méthode oecuménique consiste à faire en sorte que les partenaires du dialogue réalisent où réside l'autorité dans chacune des Eglises, et comment chacun d'eux la comprend et la reçoit. La démarche de l'herméneutique oecuménique consiste non seulement à comprendre et à interpréter fidèlement les textes, les symboles et les pratiques, mais aussi à analyser l'importance relative que les différentes Eglises donnent à ces textes, symboles et pratiques par rapport à l'autorité que l'on reconnaît aux sources elles-mêmes et à l'interprétation qui en découle. Etre au clair en ce qui concerne l'autorité, est un élément crucial dans cette branche de l'herméneutique qui s'occupe de la communication et de la réception fidèles du sens des textes, des symboles et des pratiques. Ainsi, au cours du processus herméneutique, il est nécessaire de reprendre sans cesse l'étude des relations entre l'Ecriture, la Tradition et les traditions ainsi que l'expérience chrétienne qui émerge de la liturgie et des autres pratiques.

4. La Tradition une - des traditions multiples

32. L'expression "Tradition une" désigne la présence rédemptrice du Christ ressuscité, qui demeure de génération en génération, dans la communauté des croyants, tandis que "les diverses traditions" représentent des modes particuliers et des manifestations de cette présence. L'auto-révélation de Dieu transcende toutes les expressions qui veulent la dire. Comment chrétiens et Eglises peuvent-ils participer au don de la Tradition une en confessant leur foi et en vivant en selon l'Ecriture? Comment liront-ils leurs propres traditions à la lumière de la Tradition une? Comme on l'a noté plus haut, la quatrième Conférence mondiale a abordé la question de l'herméneutique dans une perspective oecuménique en invitant les diverses traditions à reconnaître la Tradition une comme un don de Dieu. Cependant, reconnaître la Tradition une et demeurer dans sa continuité ne devrait pas être confondu avec une répétition pure et simple du passé, qui ne tiendrait pas compte du présent. Le Saint-Esprit inspire les Eglises et les conduit chacunepour sa part à repenser et à réinterpréter ses traditions en dialoguant les unes avec les autres, en cherchant sans cesse à incarner la Tradition une dans l'unité de l'Eglise de Dieu. Les Eglises de Dieu, en tant que communautés vivantes, fondées sur la foi en Jésus Christ et qualifiées par l'Esprit Saint, doivent toujours à nouveau recevoir l'Evangile, en tenant compte de leur expérience vécue. C'est dans ce processus de réception sans cesse renouvelée que les communautés chrétiennes sont illuminées par le Saint-Esprit, de sorte qu'elles sont en mesure de discerner la vérité de l'erreur et de reconnaître à la fois la richesse et les limites des circonstances géographiques, historiques, religieuses et sociales dans lesquelles l'Evangile se donne à connaître. L'herméneutique oecuménique n'est pas une démarche que l'on entreprendrait par les seules forces humaines. C'est un acte ecclésial conduit par l'Esprit, c'est pourquoi il doit être accompli dans un contexte de prière.

33. Les Eglises engagées dans le mouvement oecuménique reconnaissent qu'en dialoguant les unes avec les autres, elles apprennent à apprécier mutuellement leurs dons, ainsi qu'à interpeller des conceptions limitées ou fausses de ce que Dieu attend que les Eglises soient ou accomplissent dans le monde. Ainsi la compréhension de leur identité commence à bouger: d'une identité comprise par opposition aux autres, elles en viennent à se comprendre en relation avec les autres. Cette ouverture à de nouvelles compréhensions des traditions des autres Eglises - leur histoire, leurs liturgies, leurs saints et leurs martyrs, leurs sacrements et leurs ministères - a transformé le climat oecuménique depuis la conférence de Montréal. Les échanges qui ont lieu en exégèse biblique, au niveau des approches en théologie systématique, dans les études historiographiques et dans des projets de théologie pratique constituent une évolution très enrichissante. La recherche exégétique est entreprise sur la base d'un débat interconfessionnel ouvert, critique aussi, que favorise le dialogue oecuménique. Des traductions de la Bible et des commentaires ont été publiés de façon oecuménique, des calendriers liturgiques communs, des lectionnaires, des recueils de cantiques et de prières sont devenus aujourd'hui des outils pour le partage mutuel des ressources spirituelles.

34. Ce partage oecuménique a véritablement créé une situation oecuménique nouvelle qui se caractérise par une compréhension mutuelle accrue, par-delà les barrières confessionnelles, compréhension qui se fonde sur une appréciation nouvelle du témoignage et des traditions confessionnelles particulières. Dans leur quête de l'unité visible, les Eglises se trouvent maintenant face au défi de passer d'une mutuelle compréhension à une reconnaissance mutuelle. L'herméneutique oecuménique devrait par exemple permettre aux partenaires en dialogue de formuler leur conception particulière de la relation qui existe entre "continuité" et "discontinuité" telle qu'elle se manifeste dans l'expression historique de la foi du peuple de Dieu. Pour citer un exemple, la Réforme a introduit des changements dans le domaine du ministère, changements que les Réformateurs on considéré comme un retour à la continuité avec l'Eglise primitive, alors que d'autres y voyaient un cas de discontinuité.

35. Les traditions se transmettent aussi bien oralement qu'au travers de textes écrits. L'herméneutique oecuménique, comme tout effort herméneutique, est par conséquent un processus dynamique qui a affaire non pas seulement avec des sources écrites, mais aussi avec la tradition orale. Outre les traditions écrite et orale, les symboles non verbaux sont également vecteur de sens: l'art et la musique d'inspiration chrétienne, les gestes et les couleurs liturgiques, les icônes, la création et l'utilisation de l'espace et du temps sacré, les symboles et signes chrétiens sont des aspects importants de la manière dont les divers partenaires en dialogue comprennent et communiquent leur foi. L'herméneutique oecuménique doit, de propos délibéré, prendre en compte ce matériau riche, mais souvent négligé, qui sert l'interprétation, la transmission et la réception. Comme dans le cas des symboles, les personnes qui s'engagent dans le travail herméneutique doivent aussi prendre en considération. les pratiques chrétiennes. Même lorsqu'il existe une base de convergence théologique sur la signification, par exemple du baptême ou de l'eucharistie, on sera attentif aux pratiques qui entourent ces rites dans les diverses communautés ecclésiales. Là encore, la réflexion herméneutique peut aider à reconnaître la même foi qui sous-tend des pratiques différentes.

36. En même temps qu'elles reconnaissent que la situation oecuménique s'est modifiée, les Eglises prennent de plus en plus conscience des déplacements dans la perception et la réception de leurs membres, en raison des changements survenus dans le monde de la communication. La parole et l'image revêtent une signification croissante dans la culture multimédia de plus en plus puissante dans le monde contemporain. Une évaluation renouvelée. des formes narratives de la transmission jette un éclairage nouveau sur le fonctionnement de l'interprétation et de la communication. Il importe également de faire appel, de façon critique, à la perception des artistes et des cinéastes non chrétiens lorsqu'ils traitent des thèmes et des symboles tirés de l'histoire du christianisme.

37. Cependant, en dernière analyse, au coeur de toutes les traditions ecclésiales, c'est la Tradition une qui est révélée par la présence vivante du Christ dans le monde, mais elle ne peut ni être saisie, ni être maîtrisée par un discours humain. Elle est une réalité vivante, eschatologique, qui déjoue toutes les tentatives pour parvenir à une définition linguistique ou une révélation conceptuelle définitive. Une manière de décrire cette Tradition une consiste à évoquer la capacité ecclésiale de recevoir la révélation. Cette capacité n'est. autre que le don du Saint-Esprit, reçu par les apôtres à la Pentecôte et confié à chaque communauté chrétienne et à chaque membre de la communauté lors de l'initiation chrétienne. Cette capacité est le don du Saint-Esprit qui «vous conduira dans toute la vérité" (Jn 16,3), qui est l'Esprit de vérité; cette vérité, c'est Jésus Christ lui-même (Jn 14,6), l'image parfaite du Père de qui procède l'Esprit. La capacité à recevoir la plénitude de la révélation est actualisée dans l'eucharistie célébrée par l'Eglise, qui comporte à la fois l'écoute et l'incarnation de la Parole de Dieu, la participation à l'eschaton, le festin du Royaume.

B. UN SEUL EVANGILE DANS DES CONTEXTES MULTIPLES

1. Vivre dans des contextes divers

38. Les communautés chrétiennes vivent en des époques et des lieux particuliers, définis sur les plans culturel, économique, politique et religieux. Ce sont là les contextes dans lesquels elles vivent leur foi, interprètent et proclament l'Evangile. La diversité des contextes dans lesquels se vivent les Eglises les invitent à prendre en compte la multiplicité des richesses de l'Ecriture. En d'autres termes, la diversité des contextes définit les choix ainsi que les interprétations spécifiques de l'Ecriture. A leur tour, les passages de la Bible qui ont été sélectionnés peuvent soit constituer un défi, soit appuyer le status-quo dans des contextes différents.

  • Dans un contexte d'injustice sociale, le Cantique de Marie - le Magnificat - (Lc 1, 46-55; cf. 1 S 2, 1-10) et la prédication inaugurale de Jésus (Lc 4,18, qui cite Es 42,7) peuvent devenir une parole d'espérance pour les pauvres et les opprimés. Et, en même temps, ces textes peuvent constituer une parole de jugement pour les oppresseurs.

  • Dans un contexte où les chrétiens sont une infime minorité parmi des croyants d'autres religions, l'affirmation de la condition humaine commune à toutes les femmes et tous les hommes créés à l'image de Dieu peut rendre attentif à la présence de l'Esprit en dehors des Eglises chrétiennes. Comme on peut le voir dans le récit de la prédication de Paul à Athènes (Ac 17,16 ss.) cette conscience de la commune humanité et de la présence de l'Esprit peut à la fois constituer un défi ou une confirmation par rapport aux croyants d'autres traditions religieuses.

  • Dans un contexte où renaît le nationalisme, le commandement de Jésus d'aimer même nos ennemis (Mt 5,44; cf. Lv 19,34) et de distinguer entre la loyauté à l'égard de Dieu et celle qui est due à César (Mc 12,17) peut en même temps mettre en garde contre le danger inhérent aux nations qui deviennent exclusives et totalitaires, et confirmer la responsabilité qui incombe aux chrétiens de construire ou reconstruire les nations par et au nom de la participation et de la réconciliation de tous (Rm 13, 5-10).

  • Dans un contexte de ce que certains appellent le pluralisme postmoderne, où le choix de l'individu est accentué à tel point que l'on ne distingue plus les points de référence communs, affirmer l'engagement et la communion peut devenir vital. Cette affirmation n'a pas besoin de nier la valeur de la liberté personnelle, mais plutôt elle reconnaît la tension évoquée par Paul lorsqu'il écrit aux Corinthiens: "'Tout est permis', mais tout n'édifie pas. Que nul ne cherche son propre intérêt, mais celui d'autrui" (1 Co 10,23 s.).s celui d'autrui " (1 Corinthiens 10,23 s.).

39. Le dialogue entre communautés chrétiennes de confessions et d'arrière-plans différents nécessite respect et ouverture. Les partenaires sont appelés premièrement à se respecter mutuellement, chacun reconnaissant en lui-même la tentation de réduire l'autre à ses propres catégories confessionnelles ou aux catégories culturelles, économiques, politiques et religieuses qui forment le tissu de son propre contexte. Ceci implique une ouverture à la metanoia. Une telle ouverture signifie que chacun soit prêt à reconnaître les limites de sa propre perspective, et à se mettre à l'écoute active de ses partenaires à communiquer avec eux. Les rencontres où règnent le respect et l'ouverture sont souvent enrichissantes. Mais elles peuvent aussi donner naissance à des désaccords qui tournent au conflit.

40. Confrontées à ces interactions complexes, les Eglises chrétiennes devraient se réjouir des rencontres fidèles et fécondes qui se produisent entre l'Evangile et les divers contextes. Elles devraient aussi reconnaître des interprétations erronées de l'Evangile qui ont été occasionnées par les influences du contexte et s'en repentir. En d'autres termes, si l'Evangile proclamé dans les langues vernaculaires, dans la musique et les coutumes locales, vivifie la foi des croyants, il existe aussi des contextes où des Eglises ont légitimé des idéologies racistes et les institutions politiques qui en étaient issues en les disant compatibles avec l'Evangile. De même, à la fois les Eglises et les sociétés ont, consciemment et inconsciemment, discriminé ou même opprimé les femmes, en contradiction flagrante avec le message de l'Evangile qui annonce à tous la libération. Partout où l'Evangile pénètre authentiquement des cultures différentes, son interprétation et sa proclamation vivifiera les femmes et les hommes, les jeunes et les personnes âgées, les malades et les bien-portants, les riches et les pauvres, les personnes cultivées et celles qui sont sans formation.

41. L'activité missionnaire illustre de façon exemplaire les interactions complexes entre les Eglises et leurs contextes. Certains missionnaires chrétiens ont grandement aidé les populations et les sociétés locales à s'affirmer et à s'exprimer dans leurs propres canaux culturels. D'autres se sont montrés réticents à donner leur place aux populations et aux contextes locaux dans le respect et l'ouverture, ou n'ont pas su le faire. Historiquement, de nombreux missionnaires étaient liés aux pousées impérialistes et par suite sont eux-mêmes devenus colonialistes. Le christianisme, en maints endroits, est demeuré étranger et aliénant, même si, en beaucoup d'autres lieux, il a été le point de départ de transformations qui ont apporté la vie. Chaque contexte est gros d'ambiguïtés potentielles en ce qui concerne la manière dont l'Evangile est proclamé. Chaque communauté chrétienne a besoin de se repentir de ce qui est aliénant dans la façon dont elle continue à proclamer l'Evangile et de s'engager à nouveau à ce que l'Evangile qu'elle proclame soit porteur de vie.

42. Toutes ces rencontres montrent ä l'évidence la complexité des interactions au sein des divers contextes et confessions et entre eux. Les différences liées aux contextes ont contribué à donner leur forme aux divisions confessionnelles. Parallèlement, des communautés appartenant à la même famille confessionnelle ont pris des visages différents selon les contextes. Il y a, par exemple, une grande différence entre une Eglise présente depuis longtemps dans un pays où elle est majoritaire, et une autre composée de migrants vivant dans un pays étranger. En outre, des communautés différentes d'un point de vue confessionnel ont réagi différemment par rapport au même contexte dans lequel elles vivent côte à côte. Certaines d'entre elles se sont opposées à des formes particulières de nationalisme; d'autres les ont justifié et soutenu. Bien que ces exemples concernent des défis liés au contexte, les différences confessionnelles n'en disparaissent pas pour autant. Il importe réellement de reconnaître comment de nouvelles Eglises sont nées en raison, précisément, de réponses différentes apportées à un défi particulier dans un contexte donné.

2. Contextualité et catholicité

43. Les nombreuses communautés 43. Les nombreuses communautés chrétiennes locales de par le monde, chacune dans son propre contexte, se comprennent comme des incarnations de l'Eglise universelle une. Elles sont profondement liées les unes aux autres, en raison de leur relation à Dieu par Jésus Christ. Elles forment une seule famille, parce qu'elles sont nées d'eau et d'Esprit (Jn 3,5). Pour l'apôtre Paul, cette unité s'enracine dans la personne de Jésus. C'est pourquoi il interpelle les Corinthiens, leur demandant d'éviter les querelles partisanes: "Le Christ est-il divisé?" (1 Co 1,13). Plus loin, dans la même épître, Paul compare les communautés chrétiennes aux membres d'un corps: chacun a besoin des autres et aucun d'eux n'a un statut particulier qui le rendrait supérieur aux autres (cf. 1 Co 12, 12-26). Cette unité et cette diversité des communautés chrétiennes proviennent toutes deux du Saint-Esprit. C'est l'unique et même Esprit qui accorde la merveilleuse diversité des dons et des ministères (cf. 1 Co 12, 1-11). Ces dons et ces ministères concourent à l'édification du lien de la foi et de l'amour, qui permet à l'Eglise de croître jour après jour dans la communion, jusqu'à la réalisation pleine et entière de la communion dans le Royaume de Dieu.

44. Les termes "contextualité" et "catholicité" sont particulièrement précieux pour la réflexion théologique sur la diversité des communautés chrétiennes locales et sur leurs relations. La dimension de la contextualité renvoie à l'interprétation et à la proclamation de l'Evangile au coeur de la vie et de la culture d'un peuple et d'une communauté donnée. Une telle proclamation peut se donner pour objectif de juger le contexte culturel, elle peut chercher à se séparer de la culture dans laquelle l'Eglise se situe, et elle peut se donner pour objectif de transformer la culture. Ainsi que l'a déclaré le colloque du COE qui s'est tenu à Jérusalem sur "l'herméneutique interculturelle", la contextualité "apparaît partout où l'Evangile agit comme sel et levain, oú il ne domine pas un contexte, mais le pénétre et le vivifie de manière caractéristique. Lorsque la foi de l'Eglise est authentiquement contextuelle, on commence à supprimer la honte et le déshonneur qui pèsent sur les opprimés. Ils trouvent une dignité nouvelle en regardant non seulement leurs propres vies, mais aussi leur culture à la lumière rédemptrice de Dieu. Lorsque la foi est contextuelle, on reconnait que l'Evangile parle aux chrétiens dans leur propre langue, qu'il est en rapport avec leurs symboles, s'adresse à leurs besoins, et réveille leurs énergies créatrices (15).

45. Le terme catholicité vient des mots grecs kath'holon, qui signifient "selon le tout". Ce mot désigne la plénitude, l'intégrité et la totalité de la vie en Christ ainsi que le caractère inclusif et entier de la communauté chrétienne (16). Selon les anciens credos, la catholicité est l'une des qualités premières de l'Eglise. Tout d'abord elle est attribuée à chaque communauté locale, dans la mesure où chaque communauté exprime par sa foi, sa vie et son témoignage, cette plénitude qui attend encore sa pleine réalisation. Les Eglises sont appelées à croître dans le don de Dieu qu'est la catholicité, en s'engageant les unes envers les autres dans des structures collégiales et conciliaires,en étant mutuellement redevables à l'Evangile et en priant pour l'oeuvre eschatologique de l'Esprit Saint. Lorsque les Eglises regardent vers l'avenir de la promesse eschatologique, elles se souviennent également de la communauté apostolique rassemblée le matin de Pentecôte. La catholicité ainsi comprise, qui s'étend par-delà les époques ainsi qu'à toutes les communautés chrétiennes locales, dans les divers contextes de chaque époque, nourrit l'espérance de la pleine réalisation de la vie commune en Christ.

46. De par sa nature, l'eucharistie est la célébration d'une communauté locale et la manifestation de son unité; simultanément, elle exprime la communion de l'Eglise locale avec les autres Eglises qui célèbrent la même eucharistie et avec toutes celles qui l'ont célébrée au cours des âges. L'Eglise locale fait ainsi l'expérience de la plénitude de l'Eglise, de la catholicité de l'Eglise. C'est pourquoi le fait de la célébration eucharistique met chaque Eglise en demeure, d'une part, de partager les besoins et les espérances des gens du lieu où elle vit et de parler leur langue et, d'autre part, de surmonter les divisions qui font obstacle à la célébration commune du Repas du Seigneur, afin de bénéficier de l'unité pour laquelle Jésus a prié (Jn 17,21).

47. Parler en même temps de contextualité et de catholicité clarifie la relation qui existe entre la communauté locale et la communion plus large de toutes les communautés locales. Les interprétations contextuelles peuvent contribuer à une interprétation plus complète de l'Evangile et peuvent ainsi s'adresser à l'ensemble de la communauté chrétienne. Lorsqu'une interprétation de l'Evangile, faite dans un contexte particulier, fait état d'injustices ou de libération, cette interprétation n'est pas une simple revendication contextuelle. Il se peut qu'elle fournisse une perspective qui pourra être testée et corrigée, ou appliquée dans d'autres contextes. En conséquence, la catholicité relie entre elles toutes les communautés locales, leur permettant ainsi de s'entraider dans leurs compréhensions respectives et d'élargir leurs horizons.

48. L'interprétation de l'Evangile doit être pertinente pour des communautés de croyants particulières dans des contextes particuliers, afin de remplir une fonction à la fois pastorale et prophétique. Mais aucune interprétation ne saurait prétendre à l'absolu. Elles doivent toutes être conscientes des limites de toute perspective ou position. La catholicité qui relie les communautés rend cette conscience des limites possible et permet de reconnaître les contributions mutuelles à l'interprétation des uns et des autres. De cette manière, la catholicité aide les communautés à se libérer mutuellement de leurs perspectives unilatérales ou de l'accent exagéré qu'elles pourraient mettre sur un seul aspect de l'Evangile. La catholicité permet aux communautés de se délivrer mutuellement du danger de se laisser aveugler ou emprisonner par un contexte donné; elle leur permet d'incarner, par-delà la diversité des contextes, la solidarité qui constitue l'une des marques distinctives de la koinonia chrétienne.


C. L'EGLISE, UNE COMMUNAUTE HERMENEUTIQUE

1. Le discernement ecclésial et la vérité de l'Evangile

49. Ce dialogue constant qui concerne à la fois la catholicité et la contextualité, caractérise l'Eglise en tant que "communauté herméneutique". L'Eglise, que ce soit au niveau d'une communauté locale, d'un diocèse, ou d'une communion chrétienne mondiale, est appelée à interpréter les textes, les symboles et les pratiques afin de discerner la Parole de Dieu, qui est parole de vie, au coeur d'époques et dans des lieux en constante mutation. Cette tâche herméneutique, que l'Eglise entreprend sous la conduite du Saint-Esprit, est une condition de la mission apostolique dans le monde et pour le monde. Dire de l'Eglise qu'elle est une communauté herméneutique, c'est dire aussi que cette communauté est un lieu approprié de l'interprétation et de la proclamation de l'Evangile.p> 50. L'herméneutique, peut-être tout particulièrement l'herméneutique oecuménique, n'est pas affaire de spécialistes. L'herméneutique oecuménique, parle qu'elle poursuit l'unité visible de l'Eglise, est en tout premier lieu la tâche de l'ensemble du peuple rassemblé dans les communautés croyantes, dans des contextes divers. Croyants, pasteurs, théologiens, et exégètes bibliques, tous ont des dons particuliers à mettre au service de l'effort herméneutique. Il convient de mettre ces dons à contribution, ensemble, au sein de différentes structures où l'Eglise exerce son activité en tant que communauté herméneutique.

51. A cet effet, les Eglises doivent à nouveau prendre au sérieux leur responsabilité en matière de la formation de leurs membres, afin que ceux-ci deviennent des auditeurs et des interprètes sur qui on puisse compter. Cette formation est arrimée à la vie cultuelle (17) et se nourrit d'enseignement conciliaire, des écrits de l'Eglise ancienne et du témoignage des saints et des martyrs. Tous ces témoignages rendus à la foi apostolique nous livrent l'interprétation fidèle et féconde de la Parole de Dieu tout au long de l'histoire du christianisme. Ils attestent également de quelle façon des questions non théologiques, comme par exemple les luttes visant à obtenir ou à maintenir un pouvoir ecclésiastique ou politique, peuvent influencer ou falsifier l'interprétation. Enfin, ces témoins enseignent que des divisions temporaires peuvent finalement, au temps de Dieu, être fécondes pour une compréhension mutuelle et respectueuse qu'une mise en application de l'unité là où il n'y a pas d'unité. Une formation de ce type permettra à des croyants de confessions et de contextes différents de nouer des relations empreintes de respect et d'ouverture. Guidées par l'Esprit, ces relations peuvent conduire à un dialogue fructueux sur l'interprétation de l'Evangile et sur l'interprétation des documents oecuméniques consacrés à la recherche de l'unité visible de l'Eglise.

52. L'Eglise, communauté herméneutique, doit prendre garde aux interprétations erronées de l'Evangile qui risquent d'entraîner des conséquences négatrices de la vie dans certains contextes, par exemple des interprétations qui justifient le racisme ou l'exploitation économique, comme on l'a vu plus haut. L'Eglise, communauté herméneutique, doit également prendre garde aux interprétations erronées de l'Evangile qui menacent ou détruisent la plénitude de la vie commune en Christ. Dans le même temps, l'interprétation fidèle de l'Evangile peut également susciter des conflits et des tensions jusqu'à un point critique, aussi bien au sein des communautés croyantes qu'entre l'Eglise et le monde. L'Eglise est appelée à donner une réponse d'ordre pastoral à ceux qui doutent ou qui soulèvent des questions dérangeantes et à ceux qui souffrent au milieu de profonds désaccords. Ce faisant l'Eglise exerce le ministère de la réconciliation auquel elle est appelée.

53. L'herméneutique oecuménique a pour point de départ la réalité suivante: les conversations en vue d'une plus grande unité sont menées par des représentants des diverses Eglises, et l'apport de ces conversations est médiatisé par les contextes ecclésiaux, culturels, sociaux, économiques, géographiques et historiques particuliers.

  • Pour que le dialogue soit authentique, il est nécessaire que ces représentants se considèrent mutuellement comme des partenaires égaux.
  • Ils doivent, d'une part, s'adresser les uns aux autres en partant chacun de l'interprétation de la foi apostolique dans sa propre tradition, telle qu'elle se trouve formulée dans les documents confessionnels, leurs liturgies et l'expérience vécue.
  • Mais, d'autre part, ils se font en étant disposés à considérer leurs propres interprétations d'après l'angle de vue de ceux avec qui ils dialoguent. C'est dire qu'ils seront attentifs aux idées que le partenaire expose et s'efforceront de tenir compte de leurs propres préjugés inconscients et des limites inhérentes à leurs propres perspectives.

2. Autorité, apostolicité et responsabilité mutuelle

54. L'Eglise, communauté herméneutique, est responsable pour la transmission fidèle à diverses époques et en des lieux divers de l'Evangile dont elle a hérité. Le Saint-Esprit guide les Eglises dans l'accomplissement de cette tâche en les aidant à discerner, à recevoir et à communiquer la volonté de Dieu dans des situations de vie qui ne cessent de changer. Au cours de leurs histoires respectives, les Eglises ont élaboré des structures ministérielles spécifiques et différenciées par lesquelles elles préservent leur apostolicité, leur unité et la mission qui est la leur. Malgré les diverses configurations de ces structures ministérielles que les Eglises ont créées dans leur situation de séparation les unes des autres, on s'accorde généralement à reconnaître que les structures ministérielles doivent servir le but de l'Eglise, qui est d'amener tous les croyants à l'unité avec Dieu, par la puissance du Saint-Esprit.

55. Le Saint-Esprit maintient les Eglises de Dieu dans la vérité et conduit tous les croyants dans l'unité avec Jésus Christ (Jn 16,13); il confère le ministère du Christ à tous les croyants et les rend capables de participer à la mission de Dieu pour le salut du monde. Tous les ministères, dans l'Eglise, sont liés les uns aux autres et leur autorité découle de leur identification avec le ministère du Christ. Dans la discussion sur l'ecclésiologie, qui se poursuit dans le cadre de Foi et Constitution, on a souligné que l'Eglise est une communion de personnes coresponsables. Aucune fonction, aucun don, aucun charisme ne s'exerce en dehors de cette communion ou au-dessus d'elle. Tous sont unis, par l'action de l'Esprit un, en un seul corps. Tous les croyants, de par leur union avec Jésus Christ et l'inhabitation du Saint-Esprit, ont la capacité de recevoir la Parole de Dieu, de discerner la volonté de Dieu et de proclamer l'Evangile. Ceux que Dieu a appelés à exercer le ministère de "vigilance pastorale" (episkopè) et dont la vocation est reconnue par l'Eglise doivent rendre le peuple de Dieu capable de reconnaître et de mettre en oeuvre les dons que le Saint-Esprit a déposés en eux en vue de l'accomplissement de la vie et de la mission de l'Eglise. Cela signifie que le ministère de vigilance pastorale doit comporter une fonction herméneutique. La vitalité de l'Eglise et de sa mission dépend de la mise en pratique de ces dons.

56. Le Saint-Esprit donne le ministère du Christ en partage à tous les croyants et en même temps le même Esprit unit tous les ministères au travers du ministère de l'episkopè. La fonction de l'episkopè est de soutenir et de fortifier l'unité de l'Eglise locale, de maintenir sa communion dans la foi, la vie et le témoignage avec toutes les autres Eglises locales; de sauvegarder l'apostolicité et la catholicité de l'Eglise locale; et de rendre la communauté locale capable de discerner la volonté de Dieu, de proclamer l'Evangile et d'être un témoincrédible de la présence de Dieu dans le monde. Bien que les formes de l'episkopè aient évolué différemment au sein des traditions ecclésiales diverses, on s'accorde généralement à reconnaître que les fonctions de ce ministère revêtent une importance fondamentale pour l'unité de l'Eglise. Les Eglises continuent d'examiner les formes d'episkopè appropriées en vue de cette unité. Comme pour tous les ministères, l'episkopè ne saurait être exercée qu'au sein de l'Eglise et en relation avec elle dans sa totalité. Comme tous les autres ministères, celui-ci a besoin de la reconnaissance, de la collaboration, du soutien et de l'accord de l'ensemble de la communauté. L'autorité de l'episkopé se fonde sur l'autorité du sacrifice d'amour et de l'humilité du Christ (Lc 22, 25-27). Si elle devient oppressive, qu'elle néglige les charismes ou fait obstacle à la communication qui doit exister entre les ministères, elle devient un exercice de pouvoir étranger à l'autorité du Christ.

57. Une expression visible importante de l'unité de l'Eglise de Dieu advient chaque fois que ceux à qui la vigilance pastorale des Eglises a été confiée sont réunis pour se soutenir mutuellement, pour affermir et pour rendre compte de la foi, de la vie et du témoignage qui les unissent en Christ. La collégialité est à l'oeuvre chaque fois que ceux à qui cette vigilance est confiée se rassemblent, exercent le discernement, parlent et agissent d'un commun accord au nom de toute l'Eglise. Cela permet de diriger l'Eglise par le moyen d'une sagesse reçue dans la prière collégiale, dans l'étude et la réflexion en faisant appel à l'Ecriture, à la tradition et à la raison, en étant attentifs à la sagesse et à l'expérience de toutes les communautés ecclésiales et à celles du monde contemporain. Un tel exercice collégial du ministère de vigilance est aujourd'hui pratiqué par les Eglises qui sont unies dans la foi, la vie et le service du monde. Dans certaines régions du monde, le mouvement oecuménique a encouragé et donné naissance à une vigilance commune dans les domaines de la foi chrétienne et du témoignage entre des Eglises qui ne sont pas encore unies de manière visible. (18)

58. Ceux qui ont été baptisés au nom du Dieu trinitaire sont unis au Christ, unis les uns aux autres et unis à l'Eglise de tous les temps et de tous les lieux: cette reconnaissance oecuménique met les Eglises au défi de surmonter leurs divisions et de manifester de manière visible leur communion dans la foi et dans tous les aspects de la vie et du témoignage chrétiens. Afin de parvenir à ce but, les Eglises sont encouragées à intensifier leur concertation avec d'autres Eglises à tous les niveaux sur les grandes questions liées à la foi et à la discipline. Toute Eglise qui n'est pas prête à écouter la voix des autres Eglises risque de passer à côté de la vérité de l'Esprit qui se manifeste dans les autres Eglises.

59. Au sein du mouvement oecuméniques, un certain nombre de structures qui favorisent les rencontres entre Eglises séparées, les aident à agir ensemble en tant que communauté herméneutique caractérisée par une responsabilité mutuelle. Les divers domaines d'activité au sein du Conseil oecuménique des Eglises, par exemple, offrent un large éventail de possibilités pour l'interprétation et la mise en pratique communes du message de l'Evangile. Les relations bilatérales autour du dialogue théologique, d'activités au service de la justice, de la paix et de la sauvegarde de la création, de la coopération dans la mission, l'éducation et l'entraide, offrent des occasions semblables. Dans la mesure où les Eglises découvrent toute la richesse de ces moyens de communion par-delà les frontières confessionnelles et culturelles, elles en retireront également un bénéfice en améliorant la communication au sein de leur propre communauté.

60. Un exercice oecuménique de l'autorité doctrinale commence déjà à prendre forme d'une certaine manière. On espère pouvoir mettre sur pieds des modes de prises de décision communes, même si l'on admet qu'il y a certaines décisions qu'une Eglise doive prendre sans consulter les autres, ou même contre leur opinion. Toutes doivent être conscientes du fait que des expressions nouvelles de la foi voient souvent le jour à partir des talents d'une Eglise locale et pour répondre à ses besoins. C'est la raison pour laquelle doit être reconnu le fait que des décisions définitives doivent de temps en temps être prises au niveau local ou régional. Après tout, ce sont les Eglises locales qui sont directement mises au défi par les potentialités et les échecs de leur contexte et de leur culture. Il faut tenir ensemble d'une part la liberté en vue d'expressions diverses de la foi et d'autre part la nécessité de la confesser ensemble, au nom de l'unité, dans un esprit d'amour réciproque et de patience.

61. Les Eglises chrétiennes sont très attachées à leur tradition conciliaire, qui remonte à leurs origines (Ac 15). Elles se sont rassemblées en synodes et en conciles tout au long des siècles. Le mouvement oecuménique considère que ses dialogues et structures préparatoires dans lesquelles se déroulent ses délibérations et ses consultations ne sont pas seulement des outils destinés à accomplir sa tâche herméneutique, mais qu'ils constituent aussi une préparation patiente visant au rassemblement en un véritable concile oecuménique capable de restaurer la pleine koinonia, selon la volonté de Dieu. Les dialogues et les délibérations oecuméniques sont dans ce sens préliminaire et préparatoire, des aspects de la conciliarité de l'Eglise. Les structures oecuméniques peuvent déjà aider les Eglises à se communiquer les décisions qu'elles prennent en matière de doctrine et de discipline, et à préparer celles qu'elles ont à prendre, de sorte que ce qui les concerne toutes soit abordé par toutes. De telles démarches progressives préparent les Eglises à partager des structures communes de prise de décision, mettre en oeuvre ensemble les qualités distinctives de leurs divers modes d'autorité doctrinale.

62. La qualité de l'autorité doctrinale des Eglises dépend beaucoup des procédures herméneutiques communément acceptées en égard aux traditions et aux formulations héritées du passé. Une connaissance mutuelle des critères selon lesquels les unes et les autres enseignent de façon autorisée (cf. note 7) contribue dans une large mesure à la compréhension mutuelle. Il faut espérer que cette évolution aidera les Eglises, au temps de Dieu, à prendre ensemble des décisions en matière de foi. Lorsque ces décisions auront fait l'objet d'une réception, elles pourront faire partie de leur témoignage commun, selon les Ecritures. Un travail considérable reste à faire pour trouver un terrain commun permettant d'examiner la qualité d'autorité de l'enseignement.

3. La réception, un processus herméneutique

63. L'effort en vue de l'unité des chrétiens, qui sont divisés par des différences d'ordre culturel ou social, ou par une évolution séparée des confessions et des dénominations, demande une réception attentive des uns et des autres. A son tour, cette réception requiert que soit reconnue la dignité de tous et de toutes, en tant qu'êtres humains et, au sein de la communauté chrétienne, en tant que frères et soeurs en Christ. C'est de cette réception mutuelle des chrétiens entre eux, par-delà les différences culturelles, sociales et confessionnelles, qu'il s'agit lorsque l'apôtre Paul écrit: "Accueillez-vous les uns les autres, comme le Christ nous a accueillis, pour la gloire de Dieu" (Rm 15,7). Les implications herméneutiques de cette réception mutuelle sont multiples et ont un rapport avec l'attitude que les Eglises adoptent par rapport aux traditions textuelles, symboliques, rituelles et pratiques des autres Eglises. La réception des accords oecuméniques implique donc la réception d'autres personnes, et au besoin une transformation de sa manière de vivre et de ses relations avec les autres.

64. L'Eglise est une communion de personnes en relation les unes avec les autres; aussi la participation active et le dialogue entre communautés, et au sein de chaque communauté, à tous les niveaux, sont-ils une expression de la nature de l'Eglise. L'être divin du Dieu trinitaire est la source et le modèle de la communion. Le Saint-Esprit est envoyé pour créer la communion, en dépassant le don de la foi sur chaque croyant. De même, le Saint-Esprit rend chacun d'eux capable de comprendre plus pleinement la Parole révélée de Dieu et de l'appliquer de manière plus féconde aux situations concrètes de la vie quotidienne. En tant que "sacerdoce royal" (1 Pi 2,9), la communauté des baptisés s'engage dans la réception active de l'Evangile. Les Eglises reconnaissent qu'il est nécessaire, en matière de doctrine, de consulter leurs membres à tous les niveaux. Historiquement, même la réception des conciles oecuméniques, était un processus qui prenait un temps considérable et utilisait des canaux très variés, tels que la liturgie, la catéchèse, la théologie, l'enseignement des pasteurs et la piété populaire. Ce processus de réception mobilisait la participation de tous les membres de l'Eglise, selon les charismes et les ministères de chacun.

65. A une époque récente, les accords de plus en plus larges entre les Eglises ont amélioré l'atmosphère de consultation, d'accueil et de responsabilité mutuels. Mais dans le même temps, la réception de ces accords est loin d'avoir abouti dans certaines Eglises. La réception des documents oecuméniques, dont l'objectif précis est de contribuer à la réunification de communautés chrétiennes divisées, fait partie de la tâche oecuménique de l'Eglise en tant que communauté herméneutique. Les réactions officielles au BEM, par exemple, éclairent ce type de réception et indiquent entre autres choses la diversité des critères selon lesquels les Eglises lisent et évaluent les documents oecuméniques. Ces réactions montrent en outre que la réception est bien davantage que la simple réponse officielle d'une Eglise à un document. Il avait été demandé aux Eglises non seulement de réagir à un texte, mais au-delà, d'envisager des changements dans leur manière de vivre, et enfin de modifier leurs relations avec celles qui pouvaient aussi reconnaître dans le document la foi séculaire de l'Eglise. C'est pourquoi la réception est aussi un processus qui prend du temps et qui comporte de nombreux facteurs, y compris un certain niveau de formation oecuménique, la possibilité d'accéder aux textes, les ressources permettant de les diffuser et l'aide des théologiens et des ministres sur le terrain pour expliquer leur contenu et leurs implications. Les forums sur les dialogues bilatéraux ont été très utiles à une meilleure compréhension de ces facteurs.(19)

66. L'une des applications pratiques de l'herméneutique oecuménique consiste en la production et la réception de documents oecuméniques. Il importe cependant de prendre acte d'une différence de taille entre ces deux domaines. Les documents oecuméniques sont rédigés en collaboration, dans le cadre d'une discussion animée au cours de laquelle les partenaires du dialogue peuvent s'interroger mutuellement au sujet de leurs interprétations respectives, mettre en question leurs positions respectives et élaborer des perspectives qui visent la convergence. D'un autre côté, les documents oecuméniques sont lus par des personnes qui doivent entrer dans le dialogue sans avoir participé à la discussion initiale et qui n'ont pas eu l'occasion d'exposer leurs vues personnelles dans leurs propres termes ou de vérifier leur perception des points de vue présentés par d'autres. De plus, les documents oecuméniques sont souvent le fruit de dialogues multilatéraux, alors qu'ils sont généralement lus dans la perspective d'une seule tradition. Il est donc essentiel que ceux qui rédigent les documents oecuméniques veillent tout particulièrement à favoriser les échanges à tous les niveaux, en étant particulièrement attentifs aux dimensions de l'herméneutique oecuménique qui assurent la précision dans la communication et la réception.


CONCLUSION

67. Sous la conduite de l'Esprit Saint l'Eglise est destinée à être l'instrument particulier de Dieu pour susciter la rencontre entre la Parole de vie et les êtres humains. Lorsqu'ils reçoivent cette Parole, elle les nourrit, pain vivant qui «donne la vie au monde«, ce pain que demandaient les auditeurs de Jésus: "Seigneur, donne-nous toujours ce pain-là" (Jn 6, 33-34).

68. A travers diverses formes d'inculturation et de contextualisation, au cours de l'histoire et jusqu'à aujourd'hui, le pain de vie, qui doit être rompu et partagé, demeure un seul pain. Bien que la Parole pénètre dans l'histoire, cette historicité ne l'emprisonne pas dans une quelconque forme historique ou dans une formulation. Cependant cette perspective ne conduit ni à une diversité illimitée, ni à une attitude de suffisance oecuménique. Au contraire, en sa qualité de communauté herméneutique, l'Eglise est appelée à croître jusqu'à la pleine koinonia, en discernant, sous la conduite de l'Esprit, la Tradition vivante. L'Eglise ne devrait pas être captive en se cramponnant à des réponses inadéquates héritées du passé; elle ne devrait pas non plus réduire au silence la Parole de Dieu en refusant sans cesse de reconnaître clairement comment cette Parole continue à donner à la vie humaine sens et orientation. Guidée par l'Esprit Saint et dans la fidélité à la Tradition vivante, au travers de formes authentiquement oecuméniques de délibération et de réception conciliaires, l'Eglise est appelée à «interpréter les signes des temps« (Mt 16,3) en ayant le regard tourné vers Celui qui est à la fois dans le temps et au-delà du temps, celui qui est "le même hier, aujourd'hui et pour l'éternité" (Hb 13,8).


Notes

1) Les définitions ci-dessous sont tirées de dictionnaires philosophiques récents; elles montrent qu'un certain consensus existe dans la littérature scientifique à ce sujet. Par exemple: Herméneutique: "Méthode d'interprétation, premièrement de textes, puis de tout ce qui concerne la société, l'histoire et la psychologie" (Oxford Dictionary of Philosophy, Oxford, 1994); "Art ou théorie de l'interprétation, ou ... interaction entre l'interprète et le texte, qui fait partie de l'histoire de ce que l'on comprend" (Cambridge Dictionary of Philosophy, Cambridge 1995); "Méthodologie pour la bonne compréhension et l'explication et l'application pertinentes des textes" (Europäische Enzyklopädie zu Philosophie und Wissenschaften, Hamburg 1990)

2) Cf. BEM, Ministère, § 52

3) Cf. Baptême, eucharistie, ministère, 1982-1990. Rapport sur le processus "BEM" et les réactions des Eglises. Foi et Constitution, document no. 149, Cerf, Paris 1993, pp. 43-47.

4) Cinquième conférence mondiale de Foi et constitution. Saint-Jacques-de-Compostelle.1993. Message. Rapport des sections. Genève, COE, Section II, § 18, p. 19

5) Ibid. Section I, §§ 15-16, p. 9

6) Ibid. Section III, § 31, pp. 30 sq.; Section IV, § 3, p. 33

7) L'Ecriture, la Tradition et les traditions, § 53 [Quatrième Conférence mondiale de Foi et constitution, Montréal 1963, Section II], in: Foi et constitution, 1910-1963. Textes et documents, éd. Lukas Vischer, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 1968, p. 176: "Dans certaines traditions confessionnelles, le principe herméneutique adopté a été de lire tout passage particulier de l'Ecriture à la lumière de la totalité de l'Ecriture. Dans d'autres, la solution a été cherchée dans ce qui est considéré comme le centre de l'Ecriture sainte, et l'accent a été placé avant tout sur l'incarnation, sur l'expiation ou la rédemption, sur la justification par la foi, sur le message de la proximité du Royaume de Dieu ou encore sur l'enseignement moral de Jésus Christ. Chez d'autres, l'accent a été mis sur ce que l'Ecriture dit à la conscience individuelle, sous la direction du Saint-Esprit. Au sein de l'Eglise orthodoxe, la clef herméneutique se trouve dans la pensée de l'Eglise telle qu'elle s'exprime, en particulier chez les Pères de l'Eglise et dans les Conciles oecuméniques. Pour l'Eglise catholique romaine, la clef se trouve dans le dépôt de la foi dont le magistère de l'Eglise est le gardien. Dans d'autres traditions encore, les symboles complétés par les documents confessionnels, ou par les définitions des Conciles oecuméniques et le témoignage des Pères, sont tenus pour la vraie clef de l'interprétation de l'Ecriture. Dans tous les cas où le principe d'interprétation se trouve ailleurs que dans l'Ecriture, l'autorité n'est jamais considérée comme étrangère à ce que contient centralement l'Ecriture. Au contraire, le principe d'interprétation n'a pas d'autre valeur que de fournir une clef pour comprendre ce qui est dit dans l'Ecriture."

8) Base de la Constitution du COE: "Le Conseil oecuménique des Eglises est une communauté fraternelle d'Eglises qui confessent le Seigneur Jésus Christ comme Dieu et Sauveur selon les Ecritures et s'efforcent de répondre ensemble à leur commune vocation pour la gloire du seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit."

9)"L'importance du processus conciliaire [de l'Eglise ancienne] pour le mouvement oecuménique", in: Nouveauté dans l'oecuménisme, Foi et constitution, [Document No. 50], Conseil oecuménique des Eglises, Les Presses de Taizé 1969, pp. 83-98.

10) "L'autorité de la Bible", in: Conférence mondiale de Foi et constitution, Louvain, 2-12 août 1971, Istina (numéro spécial) 16, 1971/3, pp. 312-325.

11) Commission biblique pontificale, L'interprétation de la Bible en Eglise, Cerf, Paris, 1994 (2ème édition), p. 117 s.

12) Voir ci-dessous, chapitre C.

13) Cf. ci-dessus, § 6.

14) Cf. BEM, Ministère,§52

15) International Review of Mission 85 (1996) no 337, p. 245.

16) Ces acceptions du mot "catholicité" se trouvent dans des textes du mouvement oecuménique moderne; voir par exemple "L'Esprit Saint et la catholicité de l'Eglise" in: Rapport d'Upsal 1968. Rapport officiel de la Quatrième Assemblée du Conseil oecuménique des Eglises, Upsal 4-20 juillet 1968, éd. Norman Goodall, Genève, COE, 1969, pp. 3-16.

17) Cf. So We Believe, So We Pray: Towards Koinonia in Worship, Thomas F. Best and Dagmar Heller (eds.), WCC Geneva, 1995.

18) On trouvera un texte utile sur les nouveaux modèles de vigilance partagée dans le rapport à paraître de Foi et Constitution intitulé Episkopé and Episcopacy Within the Quest for Visible Unity.

19) Voir en particulier Sixth Forum on Bilateral Dialogues, Faith and Order Paper No. 168, WCC, Geneva 1995.


Retour à la table de matières / Retour à la liste des documents de Foi et Constitution en français / Retour à la liste des documents de Foi et Constitution en anglais