Musulmans et Chrétiens : confrontation globale ou problèmes locaux ?
Tarek Mitri, Relations et Dialogue Interreligieux
| Religieux ou non, nombreux sont ceux qui qualifient certains conflits qui sévissent actuellement dans le monde de guerres de religion ou de manifestations de haines ancestrales. On évoque l'intolérance religieuse qu'on associe particulièrement à l'islam et qu'on attribue sans distinction aucune aux musulmans, comme facteur déterminant de ces conflits. On parle souvent du jihad et des croisades, avec des références plus ou moins historiques et religieuses. Ce que l'on dit être des expressions de la « menace islamique » ne cesse de faire à la fois un objet d'attention et une cause d'aveuglement. Les perceptions que l'on a des musulmans et des conflits dans lesquels ils sont impliqués se caractérisent de plus en plus par le sensationnalisme, l'essentialisme et le culturalisme.
En privilégiant le sensationnel l'on simplifie à l'extrême des réalités complexes et contribue, souvent, à obscurcir ce qu'on prétend éclairer. Pour beaucoup, la situation historique spécifique des musulmans dans leurs relations avec les non-musulmans ou la diversité de leurs conditions culturelles, politiques et religieuses, sont essentiellement les mêmes. De nombreuses personnes semblent peu disposées ou incapables d'admettre la pluralité, à se garder de comparaisons hâtives ou à s'abstenir de faire des amalgames. Pour certains, l'honnêteté intellectuelle conjuguant une certaine subtilité ne serait qu'un luxe qu'on ne pourrait se permettre dans ce qui ressemble à, ou est, un état de guerre. De leur côté, et j'en viens au culturalisme, une pléiade de défenseurs de la suprématie des valeurs culturelles humanistes ou chrétiennes ne voient le monde que sous le signe de la sempiternelle différence. Autrefois, on cherchait une essence du religieux commune à toutes les religions pour discréditer à jamais la revendication chrétienne de singularité. On s'attachait donc aux ressemblances entre les religions. De nos jours il n'est souvent plus question que de différences. Le rapport entre la religion et la culture des Occidentaux à celles des Musulmans est pensé selon deux modes. Ainsi, des Berlusconi et des Fallaci, pour ne mentionner que deux exemples où on ne s'encombre pas de nuances, réitèrent l'auto adulation de la culture occidentale pour conclure, après l'avoir comparée à culture islamique, à sa supériorité. D'autres tiennent l'Occident pour supérieur aux autres cultures parce qu'il a une longueur d'avance sur la voie du scepticisme religieux et du laïcisme. Ainsi les on exagère la dimension religieuse des conflits où sont impliqués les Musulmans. Dans la phase initiale du second soulèvement palestinien, l'intifida, la querelle d'ordre religieux au sujet des Lieux saints de Jérusalem a occulté, pour beaucoup de gens, la dépossession de la Palestine et les humiliations que subissent les Palestiniens. Les divers appels au djihad, en Indonésie, ont rendu moins visible le lien entre tensions intercommunautaires et les difficultés de transition d'un régime militaire à un jeu de participation démocratique. Le massacre récent de fidèles chrétiens à Bahâwalpur (Pakistan), tout abominable qu'il soit, a peut-être empêché de reconnaître la crise de légitimité du pouvoir actuel et celle des oppositions islamiste et pachtoune qui nous rappellent que partout et toujours, lorsque les hommes ne peuvent pas ou n'osent pas s'en prendre à ce qui motive leur colère cherchent des substituts et le plus souvent ils en trouvent. Certes, le fanatisme religieux des uns et des autres ne saurait être sous-estimé, mais il demeure vrai que plus un facteur religieux, un parmi d'autres, est majoré dans le déclenchement et la continuation des conflits, plus son influence sur le cours même de ceux-ci devient forte. Qui plus est, l'interprétation de tensions et de querelles locales en tant que manifestations d'une confrontation globale alimente un « discours transnational » sur le « tracé sanglant des frontières » entre la chrétienté et l'islam ou entre le monde musulman et le monde occidental. A son tour, ce discours constitue souvent un facteur d'aggravation des conflits locaux, car on sait bien que les mythes, une fois lancés, acquièrent une force propre. La vulnérabilité de ceux qui sont considérés comme étant du mauvais côté de ces prétendues frontières, c'est-à-dire des minorités religieuses, s'en trouve accrue. En bref, interpréter à tort ou exagérer le rôle des religions dans les relations internationales ou celles qui prévalent à l'intérieur des nations, c'est influer sur la manière dont sont perçus les conflits locaux, ce qui contribue à leur aggravation. Les conflits pâtissent aussi de la propagation d'un discours globalisant et de ses corollaires. Ces deux facteurs sont étroitement liés aux déchirements dans de nombreux pays, à la crise de légitimité de nombreux projets nationaux et aux défaillances des systèmes et pratiques de participation politique dans la plupart des sociétés plurielles. Sous la bannière de la religion Dans le monde entier, la plupart des conflits passaient pour être déterminés en grande partie par des intérêts économiques divergents, des contradictions d'ordre social et des rivalités politiques. La religion jouait un rôle mineur, invisible, dans les relations internationales. On considérait que celui qu'elle tenait dans la politique nationale allait en déclinant. Les polarités théologiques ou politiques au sein des communautés religieuses, chrétiennes ou musulmanes, masquaient les divisions historiques entre les religions. Les majorités et les minorités, lorsqu'on en parlait, étaient considérées dans le cadre des relations de pouvoir et non pas en rapport avec leur importance numérique ou leurs spécificités culturelles respectives. L'intégration nationale constituait le modèle dominant. La privatisation de la religion qui se réalisait par les effets combinés de la modernisation et de l'urbanisation, d'une part, et la construction de la nation, régie par l'Etat, sur des bases non religieuses ou laïques, d'autre part, paraissaient limiter l'influence de la pluralité des religions sur les structures politiques. Les identités religieuses traditionnelles passaient pour être sur le déclin. Les institutions religieuses paraissaient avoir perdu beaucoup de leur influence. Mais d'une manière concomitante, des voix prédirent la venue d'un siècle " religieux". Pour les uns il y a comme une attente d'un regain de mysticisme, pour les autres il y une peur d'un « retour de l'histoire », une crainte que n'éclatent des guerres sous la bannière de la religion. Il s'est avéré que les chantres du progrès technologique et de la modernisation, qui devaient reléguer la religion dans les marges de l'histoire, se sont trompés. Ils admettaient que la foi survivrait sans doute en tant qu'héritage maintenu dans certaines enclaves ethniques ou dans le cadre de coutumes familiales, mais ils soutenaient que les temps où la religion façonnait la culture et déterminait l'histoire étaient révolus. Leurs prédictions ne se sont pas réalisées. Au contraire, les religions, que certains théologiens et autres intellectuels croyaient affaiblies par le matérialisme et l'idéologie de la consommation, ou muselée par des régimes despotiques, ont trouvé un regain de vigueur. Il est vrai que les croyances et pratiques religieuses, là où elles avaient survécu dans une certaine mesure, avaient visiblement pris un caractère privé dans de nombreuses sociétés. Les identités collectives associées aux traditions de la foi semblaient trouver leur expression dans une conception de soi nationale et culturelle qui intégrait, au mieux, quelques éléments de la mémoire religieuse. Mais le « retour de la religion » ou « retour à la religion » démontrait que l'intérêt pour les questions dites métaphysiques n'avait pas disparu ni la force des sentiments qui unissent les gens au sein d'une même foi. Ce phénomène a pris beaucoup de gens par surprise. Il n'était pas clairement défini et n'avait pas de nom précis communément admis. On a utilisé sans distinction les termes de retour du fondamentalisme, de résurgence, d'éveil, ou de renaissance de la religion. Il va sans dire que le regain d'intérêt que connaît la religion reflète deux attitudes opposées et, dans bien des cas, ambivalentes. La première manifeste une satisfaction face au fait que la religion recommence à remplir un vide spirituel et qu'elle offre un sens et une espérance à un monde menacé d'absurdité, de nihilisme et de désespoir. Mais la seconde de ces attitudes reflète une crainte, celle de voir l'irruption du rêve et d'autres éléments irrationnels, ainsi qu'une angoisse face aux dangers du sectarisme et du fanatisme. Aujourd'hui, l'hypothèse selon laquelle nous vivons dans un monde sécularisé et en voie de sécularisation n'est plus universellement admise. Un sociologue des religions renommé n'hésite pas à affirmer qu'actuellement, le monde, à quelques exceptions près, est aussi furieusement religieux que jamais et même plus que jamais (1) Assurément, la modernisation a eu pour effet une certaine sécularisation, plus prononcée en certains lieux qu'ailleurs. Mais elle a aussi provoqué de forts mouvements inverses. Dans de nombreuses sociétés, certaines institutions religieuses ont perdu de leur pouvoir, mais des croyances religieuses, anciennes et nouvelles, trouvent à s'exprimer, parfois de manière explosive. Inversement, des institutions à caractère religieux jouent un rôle social et politique, même si le nombre des croyants ou des pratiquants de la religion qu'elles représentent est en diminution. Dans certains cas extrêmes, les gens se battent au nom d'une religion en laquelle ils ont cessé de croire. Il existe des conflits inter-communautaires qui étaient religieux dans le passé, mais leur contenu religieux n'a plus actuellement aucune pertinence. Les religions dont les gens se sont détachés continuent à définir des communautés auxquelles on croit fermement. Il est donc essentiel, lorsque l'on analyse le rôle de la religion dans la politique internationale ou nationale, de distinguer entre les mouvements politiques dont l'inspiration peut être authentiquement religieuse et ceux qui se servent de la religion comme d'une légitimation utile d'ordres du jour politiques fondés sur des intérêts qui n'ont rien de religieux. Cependant, la distinction entre les motivations religieuses et les intérêts politiques ne signifie pas une séparation radicale. Dans de nombreuses situations, il est même impossible de les démêler. D'une certaine manière, les talibans en Afghanistan obéissent à deux logiques divergentes. D'une part, ils se réclament d'un universalisme islamique, soulignent la dimension de la oumma et n'hésitent pas, au nom de la shari'a, à s'opposer aux structures et à la culture tribale. Tout en opprimant cruellement les femmes, ils condamnent le droit coutumier qui prive celles-ci de l'héritage et insistent sur leurs droits consignés dans le texte coranique. Par ailleurs, ils ont une base ethnique, les Pachtounes, et leur conquête du pouvoir a été en quelque sorte un retour de leur propre groupe ethnique au statut dominant dont ils jouissaient depuis deux siècles. Lorsqu'il s'agit de tensions et de conflits où s'affrontent chrétiens et musulmans, certains tiennent pour acquis que le renouveau religieux, dans l'islam ou ailleurs, est un phénomène universel et que, dans la mesure où il prend une tournure politique, il met en péril la coexistence intercommunautaire. S'il est vrai que certains mouvements religieux peuvent favoriser la guerre, d'autres se considèrent eux-mêmes comme artisans de paix dans des sociétés où la motivation des principaux acteurs des conflits relève d'intérêts ethniques et ethno-nationalistes. Nombreux sont ceux qui, plus fortement engagés religieusement, semblent se situer dans les rangs modérés de l'éventail politique. Perceptions globalisantes Dans le monde musulman, les modèles de pensée idéologiques présentent l'Occident comme égoïste, matérialiste et hégémonique. En Occident, des modèles équivalents perçoivent l'islam comme irrationnel, fanatique et expansionniste. A l'ère de la communication mondiale et des migrations, ces idées, énoncées de manière plus ou moins subtile, favorisent les antagonismes. Ce qui est vrai, c'est que la question de l'islam face à l'Occident est plus complexe et plus dépendante des préoccupations contemporaines que partisans et adversaires d'une politique culturaliste veulent bien le dire. Nombreux sont les problèmes tels que l'hégémonie et les interventions étrangères, le terrorisme et les menaces à l'échelle internationale qui sont présentés de manière confuse et exagérée. Mais ils sont devenus de vrais problèmes, malgré le fait qu'ils concernent pour la plupart des questions liées au pouvoir des Etats, au traitement des migrants et des minorités et à l'équilibre des forces au sein de nombreuses sociétés en développement (2). Il n'en est pas moins vrai que la fin des confrontations idéologiques mondiales et la mondialisation de l'islam (3) ont favorisé le retour de conceptions selon lesquelles l'islam et l'Occident existent en tant que constructions subjectives et imaginaires qui influencent la manière dont chacune de ces entités voit l'autre. D'aucuns affirment que pour des « gens qui sont à la recherche de leur identité et réinventent l'ethnicité, il est essentiel d'avoir des ennemis, et les inimitiés potentiellement les plus dangereuses sont celles qui se développent de part et d'autre des lignes de démarcation entre les grandes civilisations du monde» (4). Cette théorie du choc des civilisations veut faire d'elles ce qu'elles ne sont pas : des entités fermées, hermétiques, imperméables aux multiples courants qui animent l'histoire humaine depuis des siècles et en ont fait une histoire d'échanges, de métissage et de partage. Mais la force explosive des idées d'antagonisme entre l'Occident et l'Islam réside dans le fait que les images des anciennes guerres entre l'Orient et l'Occident hantent la conscience collective d'aujourd'hui. Pour certains Musulmans, dont Bin Laden, les guerres qui se déroulent en Palestine, en Bosnie, en Tchétchénie et en Afghanistan sont un prolongement des Croisades. Ce que l'on appelait très généralement et jusqu'au 19ème siècle les invasions franques a acquis la connotation d'une conquête religieuse et politique trans-historique. Cette « déshumidification » renforce l'aspect religieux de ce qui n'avait été pendant longtemps qu'une importante confrontation politique et militaire dans l'histoire de l'expansion occidentale et son échec. L'influence prépondérante de l'Occident dans le monde musulman, depuis l'époque de la colonisation moderne, a favorisé un renversement dans la perception des Croisades. Les Musulmans s'en considèrent rétrospectivement comme les victimes, malgré leur supériorité de l'époque. Mais la sérénité et la constance avec lesquelles ils ont réagi au Moyen-âge, face aux croisés ou Francs, sont réinterprétée dans la perspective de la dépendance militaire, politique et économique actuelle du monde islamique. L'imaginaire a joué un rôle important dans les conflits depuis 1991. Peu après la Guerre du Golfe, la majorité des Occidentaux a pris peur devant la montée de l'islamisme sur les rives méridionales de la Méditerranée. C'est pourquoi un grand nombre de décideurs était prêt à fermer les yeux devant la grave atteinte portée à la démocratie par le régime militaire algérien, qui devait entraîner une terrible guerre civile. Les images largement répandues représentant les Musulmans comme des gens fanatiques et violents ont révélé une convergence dangereuse et bien sûre niée et repoussée entre une foule d'idées circulant dans le grand public laïque de droite ou de gauche, et une parole ultra-nationaliste et xénophobe mettant en garde contre la menace islamique. De leur côté, certains historiens occidentaux ont tenté, ces dernières années en particulier et à l'occasion du 900ème anniversaire de la première Croisade, de remettre dans sa perspective historique ce terme de croisade qui était pratiquement devenu un terme générique désignant une zélée campagne. Récemment, Georges W. Bush et ceux qui l'ont corrigé en ont donné l'exemple. Cet effort très important, qui contribue certainement à la guérison des mémoires, n'a pour ainsi dire pas d'équivalent dans la lecture occidentale de l'histoire des peuples musulmans. Lors de la destruction des statues bouddhiques à Bamiyan, dénoncée à juste titre, il a échappé à de nombreux Occidentaux que le ces mêmes statues n'ont posé aucun problème aux gouvernants et aux communautés islamiques le long de quatorze siècles. Aujourd'hui, des perspectives réductionnistes, proposant la notion de jihad comme clé d'interprétation unique pour déchiffrer les attitudes présentes et passées des musulmans face aux non musulmans, semblent bénéficier d'une large audience. Tandis que des Musulmans accordent une importance exagérée au caractère religieux de confrontations politiques et militaires, des Chrétiens, en Occident et ailleurs, sont incapables de concevoir le jihad dans une perspective historique et de reconnaître sa signification religieuse, qui n'est pas seulement une manière de légitimer une guerre défensive, mais aussi une lutte spirituelle sur le chemin qui mène à Dieu. Nations déchirées Les frontières tracées par les anciens et les nouveaux pouvoirs impériaux, demeurées pour la plupart, ne sont pas universellement acceptés. Dans certains cas, elles sont même contestées. Le fait que des communautés ethniques, culturelles et linguistiques chevauchent parfois les frontières de plusieurs Etats est en contradiction avec les revendications d'une commune nationalité et contribue aux divisions au sein même des pays en cause. Il existe maints exemples dans les régions caucasiennes et transcaucasiennes ainsi que dans les Balkans. Les gouvernements nationaux sont loin d'être parvenus à tenir les promesses d'une indépendance nationale authentique et de progrès sociaux et économiques. Au contraire, dans bien des cas, les progrès initiaux se sont inversés, entraînant de vastes secteurs de la population dans une pauvreté plus profonde encore. Cela a provoqué ou alimenté nombre de soulèvements violents comme en Algérie et dans une série de pays d'Afrique subsaharienne. La rhétorique officielle du développement, de l'unité nationale, de la démocratie et des droits humains contraste souvent avec la réalité, contribuant à saper la crédibilité des institutions politiques et leur légitimité. L'Etat s'affaiblit encore sous l'effet des progrès de la mondialisation de l'économie et de l'information, qui se conjugue avec une plus grande mobilité des personnes au travers des migrations, des déplacements de réfugiés et de la croissance des réseaux transnationaux. La menace que fait peser une culture mondialisée sur les identités nationales et locales accroît les pressions qui s'exercent sur les allégeances nationales et régionales. L'affaiblissement des Etats force les gens à se retourner vers les structures et les identités des communautés traditionnelles et à leur faire confiance pour trouver sens et sécurité. Lorsque, au contraire, l'Etat devient oppresseur, les gens cherchent protection auprès des structures et des identités traditionnelles. Dans un cas comme dans l'autre, les effets de la mondialisation, qui tendent à créer une plus grande uniformité de la culture, provoquent souvent une recherche de spécificité et favorisent une réaffirmation des identités traditionnelles. Nous sommes là face à une situation paradoxale, où un mouvement d'homogénéisation inconnu jusqu'à présent exacerbe la quête de distinction et de reconnaissance. Lorsque les divers besoins humains, qu'ils soient individuels ou collectifs, matériels ou symboliques, sont satisfaits ou s'expriment au sein d'une même identité, et non d'une pluralité, les lignes de démarcation entre appartenances communautaires se renforcent les unes les autres et les frontières qui séparent les membres du groupe et les autres se font plus impénétrables. Il en résulte des communautés fermées, propices au développement d'une mémoire commune et exclusive, à la fabrication de stéréotypes du soi et de l'autre que l'on a tôt fait de diaboliser. Dans ces cas, la différence numérique entre communautés devient le problème d'une minorité menacée de persécution par une majorité. Pour exister politiquement, les communautés qui ne se sentent pas en sécurité dans un lieu cherchent à s'allier avec d'autres vivant ailleurs, dont elles estiment partager l'identité. Les gouvernements nationaux et les mouvements politiques appartenant à la « majorité » y trouvent la preuve que leurs soupçons à l'égard des « minorités » sont justifiés, et redoublent de méfiance. En même temps, certains gouvernements cherchent à affermir leur pouvoir en manipulant les communautés et les relations existant entre elles ; ils exploitant leurs peurs, les dressent les unes contre les autres, mobilisant le soutien des unes et sapant encore la sécurité des autres. Dans de nombreux pays, la politique et de la culture suivent une logique qui semble les conduire droit vers la fragmentation de la nation. La dynamique de la mondialisation limite considérablement l'exercice du pouvoir à l'intérieur du territoire national. Mais tout cela n'annonce pas la fin de toutes les politiques fondées sur des aspirations nationales ni les considérations de souveraineté nationale. En fait, on remarque dans certains pays les signes d'un réveil du nationalisme. Mais en Occident, une interprétation très répandue de ce phénomène, fondée sur une conception culturaliste ou primordialiste de la nation, considère le nationalisme comme un archaïsme, une sorte de régression historique. Au mieux, il s'agit d'une construction attardée et déréglée que l'on trouve dans certaines sociétés considérant encore que c'est un moyen d'accéder à la modernité (5). Les responsables politiques évoquent un monde qui devrait être réglementé par les principes universels de l'économie de marché, la démocratie et les droits humains, mais qui est menacé par les « haines ancestrales » Il est vrai que les acteurs des conflits se réfèrent à l'histoire à des fins de mobilisation. Cependant, le succès d'une telle mobilisation n'est pas déterminé par des atavismes ancestraux, mais par des stratégies politiques visant à la conquête du pouvoir ou à sa préservation. Ce n'est pas la haine ancestrale qui est cause des guerres, mais la guerre qui engendre la haine, et les exemples en sont nombreux. La haine ancestrale est plus souvent une fabrication qu'un héritage. A bien des égards, elle est plutôt une création de la modernité que l'expression d'une continuité historique. On prétend expliquer par les traditions ancestrales les phénomènes qui s'enracinent, au contraire, dans la perte de ces traditions. Cette perte reste sans contrepartie. La haine de l'Occident et de tout ce qu'il représente, celle dont on parle souvent à l'heure actuelle, ne provient pas du fait qu'il serait étranger à ses pourfendeurs mais parce qu'il leur familièrement concurrentiel et dominateur. Dé-mondialiser les tensions et les conflits ? Il arrive qu'un conflit dans un endroit donné, qui a des causes et des caractéristiques locales, soit perçu comme faisant partie intégrante d'un autre qui se déroule ailleurs, avec des causes et des caractères qui lui sont propres, et qu'il soit instrumentalisé comme tel. C'est ainsi que des inimitiés présentes dans une région du monde se propagent dans des situations de tension qui sévissent ailleurs. Un acte de violence perpétré en un lieu donné est alors utilisé pour confirmer les images de « l'ennemi », ou il provoque des représailles ailleurs dans le monde. Ce qui ne serait qu'un conflit éloigné devient un problème local. Des voisins se tiennent pour responsables des torts attribués à leurs coreligionnaires d'un autre lieu. S'ils ne sont pas disposés à se dissocier publiquement de ceux avec lesquels ils partagent une même foi, on les accuse de complicité avec eux. Il est donc crucial d'ouvrir une perspective permettant d'aller à l'encontre de processus qui tendent à mondialiser les conflits entre musulmans et chrétiens. En d'autres termes, il faut « dé-mondialiser les tensions entre chrétiens et musulmans » L'attention qu'il convient de porter aux causes locales spécifiques des conflits contribuera à rechercher des solutions que l'on trouvera en agissant avant tout au niveau de ces causes locales. Les croyances et les convictions chrétiennes et islamiques peuvent alors constituer le fondement d'un engagement critique contre les faiblesses humaines et les défaillances de l'ordre social et économique pour une quête commune du bien-être de tous, de leur dignité, de la justice sociale et de la paix civile (6) En répondant à ces besoins, musulmans et chrétiens apprennent que le christianisme et l'islam ne sont pas des blocs monolithiques qui s'affrontent. TM
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